Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

Le MAS rebat les cartes en Bolivie : une relance régionale des forces « progressistes » ?

Par un collectif d'universitaires

 

Le MAS rebat les cartes en Bolivie : une relance régionale des forces « progressistes » ?

 

 

Par Victor Audubert (Université Sorbonne Paris Nord, IDPS), Olivier Compagnon (Université Sorbonne Nouvelle, CREDA UMR 7227), Hervé Do Alto (Université Côte d’Azur, Ermes), Elise Gadea (Université Sorbonne Nouvelle, CREDA UMR 7227/IFEA UMIFRE 16), Pablo Laguna (Université Sorbonne Nouvelle, CREDA UMR 7227), Claude Le Gouill (Université Sorbonne Nouvelle, CREDA UMR 7227), Françoise Martinez (Université Paris 8, LER), Baptiste Mongis (Université Sorbonne Nouvelle, CREDA UMR 7227) et Franck Poupeau (CNRS, CREDA UMR 7227/IFEA UMIFRE 16).

 

Une fois encore, les pronostics les plus informés n’avaient pas anticipé les résultats des élections présidentielles de ce 18 octobre en Bolivie. Après l’annulation la veille du scrutin des décomptes accélérés officiels par le gouvernement puis, le jour même, une tension allant croissante alors que les résultats « en boca de urna » tardaient à être communiqués, le verdict est tombé, reconfirmé à la hausse depuis : avec 55,1% des voix, le duo Luis Arce / David Choquehuanca permet au Movimiento Al Socialismo (MAS) de remporter une large victoire dès le premier tour. Ils font non seulement mieux que le score de leur parti en 2019 (47%) mais mieux aussi que celui, pourtant historique, d’Evo Morales et d’Alvaro García Linera en 2005 (53,7%).

 

Une fois encore, la Bolivie, au bord de la guerre civile, accouche d’une solution que l’on pourrait qualifier de « consensuelle » tant la victoire du MAS est indiscutable, si certains ne tentaient pas de jeter encore un voile de suspicion sur un processus électoral pourtant contrôlé par la propre opposition au MAS (« fraude ! re-fraude ! », ont à nouveau scandé quelques groupuscules de droite et d’extrême droite, dans une litanie censée pallier l’absence de preuves). Ce qui ne change pas, en revanche, pour une partie de ces groupes anti-MAS, c’est la haine envers Evo Morales dont le gouvernement, s’il n’a pas toujours œuvré pour susciter l’adhésion et l’union nationale, ne méritait pas forcément le dénigrement systématique que lui ont infligé – et lui infligent encore – les porte-paroles d’un mouvement de protestation en octobre-novembre 2019 qui, loin des idéaux démocratiques affichés, a rapidement versé dans l’autoritarisme le plus cru. Un gouvernement Morales qui, loin d’avoir été la dictature socialiste souvent pointée du doigt, est resté d’un pragmatisme économique qui lui a valu des procès en « extractivisme » ayant alimenté, bon gré mal gré, les arguments d’une droite conservatrice qui a su les capitaliser. Et il faudrait encore que les nouveaux élus de 2020 fassent preuve d’« autocritique » – comme si la destitution forcée de l’an passé n’avait pas été, sous ses airs de golpe blando, une véritable rupture de la succession constitutionnelle.

 

Le MAS, que d'aucuns pensaient définitivement décapité avec l’exil d’Evo Morales, et moribond sur ses propres terres, semble avoir repris vie dans la conjoncture. La violence de la prise de pouvoir par le gouvernement Añez, la gestion catastrophique de la pandémie, les cas de corruption, la faiblesse des soutiens apportés aux secteurs actifs de l’économie informelle, les craintes suscitées par la rhétorique belliciste et raciste de certains des représentants du gouvernement ainsi que le retour d’une vieille garde qui avait mis le pays à feu et à sang de 2006 à 2009 (Branko Marinkovic, Manfred Reyes Villa, etc.)1 ne laissaient pas présager la paix économique et sociale espérée après tant de mois de confinement, et une majorité des électeurs ne s’y sont pas trompés. Les luttes parmi les opposants au MAS, entre ceux qui détenaient le pouvoir et ceux qui, comme le parti Comunidad Ciudadana de Carlos Mesa, espéraient y accéder à leur tour, mais dans la légalité cette fois, ont sans aucun doute contribué à cet échec cuisant (27% d‘écart entre les deux partis). Il faudrait voir dans quelle mesure la candidature de la présidente intérimaire Añez, loin de seulement déstabiliser la faible légitimité du gouvernement de facto, a surtout contribué à diviser la droite radicale.

 

Il faudrait aussi pouvoir évaluer dans quelle mesure la non-campagne de Mesa, pensant que le « vote utile » suffirait à consolider le report des voix sur son auguste personne, a pu détériorer plus encore son image. Une image écornée d’abord par sa démission en 2005, devenue celle d’une incapacité à présider un pays polarisé, puis quand, haussant le ton en 2019, il s’est retrouvé dépassé par les tactiques jusqu’au-boutistes de l’extrême droite crucénienne de Camacho.

 

Mais il y a aussi tout ce que les plaintes des mauvais perdants d’aujourd’hui contribuent à occulter, en particulier les réussites d’un MAS qui a profité d’une année d’opposition pour se recomposer et remobiliser son propre camp, au-delà des divergences entre différents courants, derrière un binôme Arce/Choquehuanca qui a constitué un atout majeur (l’architecte du « miracle économique » accompagné du leader des mouvements sociaux et indigènes), et qui a montré que ce parti pouvait tout à fait vivre sans son leader historique. Autrement dit promouvoir un masisme sans évisme alors même que de nombreuses expériences progressistes des années 2000 (Maduro après Chávez, Moreno après Correa, etc.) se sont échouées sur le récif de l’impossible succession. La candidature de Luis Arce, d’abord, candidat de réputation modérée, artisan d’une politique économique orthodoxe qui a assuré quatorze années inédites, non seulement de stabilité financière, mais d’amélioration générale des niveaux de vie, a sans nul doute « mordu » sur l’électorat de Mesa en ramenant vers le MAS le vote de secteurs professionnels en recherche d’apaisement et de stabilité. Figure consensuelle au sein de son propre parti, à la fois fidèle d’Evo et partisan d’une ouverture politique, il a permis de commencer à casser le fonctionnement trop vertical d’un parti qui s’était fait absorber par les logiques de pouvoir du champ bureaucratique. Œuvrant de longues années durant dans des ONG travaillant auprès des organisations rurales, David Choquehuanca est pour sa part, dès les années 1990, l’un des bâtisseurs du MAS, un idéologue qui contribuera à concevoir le « gouvernement des mouvements sociaux » qui a tant caractérisé les premiers mandats d’Evo Morales. Sa popularité au sein des organisations sociales a assurément permis de remobiliser des secteurs qui avaient fait défection lorsque Morales les avait appelés en novembre 2019, en désespoir de cause, à le défendre « dans la rue ».

 

Sans aller jusqu’à parler de l’émergence d’une « autre Bolivie », il faut reconnaître que l’année de transition a sans doute précipité des transformations sociales qui étaient sinon perceptibles, du moins en forte gestation. Si l’on peut craindre que certaines tendances initiées sous la présidence d’Evo Morales perdurent, comme par exemple la déforestation dans l’Oriente (en faveur de l’agrobusiness), de vastes chantiers de recherche s’ouvrent désormais : sur la remobilisation du monde rural, qu’il s’agisse du retour des leaders dans leurs communautés ou d’un réinvestissement des énergies dans l’encadrement des milieux populaires ; sur l’émergence de nouveaux cadres au sein du MAS, ou en tous cas sur la recomposition des équilibres entre organisations sociales et direction partisane ; ou encore sur le passage d’une gauche révolutionnaire à une gauche modérée vectrice de stabilité politique et économique. Un phénomène qui pourrait ne pas s'avérer isolé, à l'instar des événements électoraux au Mexique, plus récemment en Argentine et peut-être bientôt en Équateur, sur fond de référendum pour la Constitution au Chili, d'un historique score de la gauche en Colombie, il y a deux ans, et d'une très mince victoire de la droite en Uruguay l'an dernier. Bref : ce 18 octobre pourrait bien avoir incarné un appel d'air contre tous les diagnostics pessimistes qui prédisent à la région une radicalisation à droite du type Bolsonaro et qui ont vu leurs prophéties auto-réalisatrices démises dans les urnes de Bolivie. Nul doute, cependant, que les résultats des élections présidentielles aux États-Unis pèseront lourd dans l’émergence de nouveaux équilibres en Amérique latine.

 

Il faudrait sans doute s’interroger aussi sur la méconnaissance du pays et de son électorat de la part d’analystes politiques qui n’ont de cesse, depuis un an, de donner des leçons de morale et de démocratie, au point d’avoir, dans leurs analyses, effacé du spectre électoral un « bloc populaire » beaucoup plus consistant que le « bloc bourgeois » que certains auraient voulu remettre, une fois de plus, à la tête du pays.

 


1. Voir la tribune parue dans Libération le 16/10/2020 : « Élections en Bolivie : les enjeux de la démocratie », en ligne.


© IHEAL-CREDA 2020 - Publié le 30 octobre 2020 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n°47, novembre 2020.

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