Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Communiqué

Suite à la condamnation de Mario Alfredo Sandoval par la justice argentine, le 21 décembre 2022.

 

Mario Sandoval, qui fut chargé de cours à l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine de 1999 à 2005, a été reconnu coupable et condamné par un tribunal argentin pour l’enlèvement, la torture et la disparition forcée de l’étudiant Hernán Abriata de l’Université de Buenos Aires pendant la dictature militaire argentine (1976-1983). Toute la communauté de l’IHEAL salue les décisions de la justice française qui a permis l’extradition du tortionnaire, et celles de la justice argentine qui a établi les faits et condamné le coupable. La qualification des faits en tant que « crimes contre l’humanité » marque un point très important. D’une par parce que de tels crimes sont imprescriptibles. D’autre part car en les qualifiant ainsi, la justice les inscrit dans une action systématique, de « terrorisme d’Etat », organisée à l’encontre de dizaines de milliers de victimes, mise en place par les forces armées et les forces de l’ordre auxquelles M. Sandoval appartenait.
Nous saluons l’action des tribunaux, non seulement parce qu’elles assainissent le corps social et ouvrent une réparation pour les victimes ; mais aussi par les effets politiques qu’une telle décision de justice entraine sur les espaces démocratiques. Il en va du rôle de l’Etat dans le rapport des citoyens à la vérité, de la confiance envers les institutions et les autorités, de la dissipation des sentiments d’injustice et d’impunité. Par le nombre de procès instruits depuis 1985 et les centaines de condamnations que ses tribunaux ont prononcé, l’Argentine reste un exemple exceptionnel en Amérique latine et dans le monde entier.

M. Sandoval a vécu en France pendant 30 ans. Comme dans d’autres institutions de l’enseignement supérieur, des charges de cours et d’autres missions lui ont été confiées à l’IHEAL et à l’Université Sorbonne Nouvelle pendant 5 années. La communauté actuelle de l’IHEAL n’a cessé de le déplorer depuis qu’en 2008 la presse a fait état des faits qu’on lui reproche - bien que l’identité du tortionnaire ait été connue suite à la publication du rapport Nunca Más en 1984. On comprend l’importance toute particulière que le cas présente pour des équipes d’enseignement et de recherche qui ont fait des dictatures, des processus de « justice transitionnelle » et de rétablissement des régimes démocratiques en Amérique latine l’un de ses principaux thèmes d’investissement. On peut penser que pendant ces trois décennies vécues en France M. Sandoval n’a fait que se cacher et chercher à se protéger par l’occultation de son passé, menant une vie ordinaire au sein de la société française. Outre le cas pour lequel il a été condamné, il est soupçonné de près de 600 autres cas d’enlèvement-torture-assassinat-disparition (telle était la séquence mise en œuvre par les tortionnaires argentins). Nous pouvons nous réjouir et nous satisfaire de la condamnation qui vient d’être prononcée. Nous pouvons penser que personne n’était au courant et nous abriter derrière un « je ne savais pas », ce qui est exact, sans aucun doute, pour un grand nombre des personnes qui ont eu affaire à lui. Or, les agissements de M. Sandoval au plus haut de l’Etat français, les « services » qu’il a lui-même déclaré avoir prêté à la France, les soupçons qui pèsent sur sa participation à des opérations spéciales et qui ont fait de lui un agent de l’Etat, son introduction dans plusieurs institutions d’enseignement supérieur sans avoir aucune compétence particulière pour ce faire, nous obligent à penser que ses actions ne se sont pas limitées aux obscures années de la dictature argentine. La confiance en nos institutions universitaires et dans les autres organes de gouvernement auxquels il a pris part méritent que des actions d’investigation, journalistiques et de justice, soient encouragées. Il en va de la santé de notre démocratie.

Denis Merklen,
Directeur de l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine – IHEAL