Action collective / Action publique

 

 

Action collective / Action publique

Coordination : Juliette Dumont (MCF histoire) et Camille Goirand (PR science politique)

 

 

 

Présentation de l'axe

L’axe « Action collective / action publique » (ACAP) s’appuie sur les synergies thématiques qui rapprochent déjà plusieurs chercheurs du CREDA et qu’il a vocation à renforcer, en particulier autour de l’analyse des mobilisations populaires et de la socio-histoire de l’État dans les Amériques. Portant sur des enjeux relatifs à l’action collective et à l’action publique, les recherches effectuées au sein de cet axe prennent pour objet des dynamiques sociales, politiques ou culturelles larges à partir d’études de cas localisées. Il s’agit, en effet, de prendre en compte des configurations d’acteurs complexes, des interactions pensées aux différents niveaux de l’action, ainsi que les processus de changement qui les travaillent, pour les analyser au concret, à la fois dans leurs dynamiques locales et dans leurs extensions transnationales, notamment transcontinentales et parfois transatlantiques. Face à la prégnance des logiques d’exclusion politique et sociale sur ce continent extrêmement inégalitaire, qu’il s’agisse de l’Amérique latine ou de Amérique du Nord, les chercheurs de l’axe sont conduits à observer les interactions entre pratiques sociales et rapports de pouvoir, tant dans leurs dynamiques historiques que spatiales.

Pour l’observation des logiques de l’action collective, les comportements politiques et les processus de socialisation et de politisation sont abordés dans différents contextes : espaces urbains (D. Merklen, C. Goirand, C. Brochier, J. Dufrier, G. Martinet), régions indiennes (A. Gendron), régimes autoritaires (M.-L. Geoffray, M. Toulhoat), zones de conflit (S. Daviaud). Dans ce cadre, différentes logiques d’action collective émergent et sont comparées : d’abord, celles qui font recours aux modes d’action revendicatifs habituels tels que les grèves ou les manifestations (C. Goirand) ; ensuite, des pratiques qui, pour être moins directement contestataires, n’en sont pas moins politisées telles que les pratiques culturelles (F. Dansilio, M. Toulhoat, M. Suzarte, M. Rodriguez) ou sportives (L. Jalabert), les stratégies scolaires et universitaires des élites (N. Fayette, L. Belloro) ou encore les modes populaires d’appropriation et de production du politique (A. Gendron) ; enfin, les revendications citoyennes de construction d’une mémoire de la violence politique (C. Goirand, D. Merklen, O. Compagnon, S. Daviaud, E. Gamache) s’inscrivent dans un contexte où se multiplient les mobilisations contre des systèmes politiques de plus en plus illibéraux ou autoritaires (R. Fregosi, M.-L. Geoffray, C. Goirand).

En outre, les membres de cet axe travaillent à observer les dynamiques historiques de transformation et de complexification de l’action publique dans les Amériques. À cette fin, la déconstruction analytique de l’objet « État » pour observer les processus de l’action publique à travers une sociologie des acteurs permet de mener une observation fine des dynamiques historiques, spatiales et sociales à l’œuvre dans les interactions entre groupes mobilisés et autorités. Dans cette perspective, l’attention est portée aux circulations et aux transferts ainsi qu’aux différentes échelles d’action, autour de trois enjeux principaux. L’émergence de politiques multi-niveaux est abordée par le prisme des politiques locales (G. Martinet, I. Muro) mais aussi de la circulation internationale des normes et des dispositifs de l’action publique dans le cadre panaméricain (L. Rebeyrolle, M. Aboutaher, C. Ghorra-Gobin, M.-L. Geoffray), de pratiques et de catégories d’analyse qui sont investies pour contribuer à consolider les États-nations (O. Compagnon, J. Dumont). La recomposition des interventions des États, avec l’association entre régulations libérales et bureaucraties nationales est observée par les transformations des politiques sociales (D. Merklen), du droit et des politiques de sécurité (A. Dias Felix, P. Araujo de Paula, C. Goirand, I. Muro). Enfin, les interactions entre sociétés civiles et agents des États sont saisies à partir des pratiques d’échange électoral, des politiques participatives et des politiques de promotion de la démocratie, des relations aux guichets des administrations publiques (C. Goirand, A. Dias Felix, J. Dufrier), des processus de patrimonialisation (A. Gendron, J. Dumont), mais aussi dans les interactions entre professionnels et usagers des secteurs de l’éducation, de la santé ou des transports (C.  Moreno, N. Fayette, A. Chérubin).

L’étude des enjeux socio-politiques qui traversent les pratiques culturelles et artistiques des sociétés latino-américaines, ainsi que les différentes modalités de leur projection internationale, permettent enfin de mettre en lumière l’éventail des relations entre action collective et action publique. En effet, l’analyse de la fabrique de cultures et d’identités nationales, notamment à travers le théâtre (F. Dansilio), le cinéma (M. Rodriguez), la littérature, les universités (L. Belloro, J. Dumont) ou le sport (L. Jalabert, C. Astruc, L. Hémeury), suppose de s’extirper du vase clos des frontières nationales et du nationalisme méthodologique pour privilégier un espace transnational de réflexion (J. Dumont, C. Astruc, L. Belloro, O. Compagnon), selon des logiques qui combinent plusieurs niveaux et répertoires d’action.

Pour la mise en œuvre des recherches menées au sein de cet axe, l’ambition scientifique et méthodologique est triple. Il s’agit tout d’abord de prendre en compte et de discuter les apports des débats scientifiques sur l’action collective et l’État à partir de cas d’étude américains. À cette fin, l’Amérique latine offre un terrain idéal pour tester et interroger les théories de l’action collective et de l’action publique généralement élaborées dans les contextes européen et nord-américain. Cette ambition passe par une approche comparative affirmée. L’espace social et politique latino-américain est à la fois proche de l’Europe et des États-Unis en termes de systèmes et de clivages politiques ainsi que de construction des mobilisations sociales (acteurs sociaux aisément identifiables, répertoire d’action similaire), et relativement distinct en termes de formes et modalités de la domination politique : transitions relativement récentes à la démocratie, tournants illibéraux à la suite d’arrangements institutionnels (Nicaragua, Venezuela) ou de « coups d’État constitutionnels » (Paraguay, Honduras, Brésil). Cette association de la proximité et de la distance est particulièrement présente entre l’Amérique latine et les États-Unis pour ce qui concerne, d’une part, les hiérarchies sociales, raciales et de genre (prégnance d’élites oligarchiques blanches, logiques de marginalisation des populations autochtones et afro-descendantes, rôle social et politique des églises), d’autre part, les revendications sociales et politiques autour de droits, y compris collectifs, relatifs à des enjeux tels que l’accès à la terre et à l’eau, les droits spécifiques des populations autochtones (Bolivie, Colombie, Equateur, Chili, Mexique, Canada, États-Unis), la question des violations des droits humains, les violences policières (Brésil, Argentine, États-Unis) ou militaires (Guatemala, Colombie). Il s’agit donc, dans cet axe, de mettre en lumière la singularité des expériences américaines mais aussi de construire leur comparativité.

Une seconde ambition consiste à contribuer à faire circuler dans l’espace universitaire européen les travaux de nos collègues américains, notamment les chicanos aux États-Unis, dont les approches théoriques et méthodologiques se distinguent des nôtres, en matière de production de concepts ainsi qu’en matière de rapport au terrain, aux populations et groupes observés et à l’engagement politique. Ainsi les cultural studies ont-elles fortement marqué l’appréhension des mobilisations populaires chez les universitaires latino-américains alors qu’elles sont beaucoup moins utilisées en France. De même, nombreux sont les universitaires des Amériques, en particulier d’Amérique latine, qui revendiquent un engagement militant dans leur production scientifique, dont l’un des objectifs est de contribuer à créer des ressources pour la lutte sociale et politique des catégories dominées de la population. Cet axe contribue à faire circuler ces approches non pas forcément pour y souscrire mais pour les mettre en débat et participer à la construction d’épistémologies plurielles.

Enfin, de façon transversale à tous les axes du CREDA, l’ambition est celle de la pluridisciplinarité. Cela signifie décloisonner les débats et les approches afin d’échanger et de mettre en commun les avancées théoriques et empiriques propres à chaque discipline. Les séminaires seront conçus afin d’ouvrir un dialogue pluridisciplinaire autour des approches plurielles des objets communs aux membres de l’axe : mobiliser les approches en termes d’histoire croisée et globale pour mener une sociologie de l’action collective ; enrichir les travaux sur les constructions nationales ou l’histoire des États en prenant en compte des propositions de la sociologie de l’action collective ou des approches de l’action publique par les instruments ; penser la dimension spatiale des mobilisations pour leur analyse politique ; approcher les transformations de l’action publique par celle des espaces urbains… autant de dialogues interdisciplinaires conçus de façon à reposer sur un partage des méthodes propres à chaque discipline, sur des objets partagés (mobilisations, formes de répression étatique, politiques nationales et locales, circulation de dispositifs). Ils permettront d’identifier des continuités et des ruptures au sein d’un processus allant de la consolidation – culturelle, politique, sociale - des États-nations au début du XXe siècle à leurs recompositions actuelles.

Références

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