Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

ANR Jeunes chercheurs USART

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Le projet USART est un projet "jeunes chercheur" financé par l’ANR pour la période 2010-2013. Il vise à étudier les usages, les savoirs et les représentations liés au territoire chez les populations traditionnelles d’Amazonie.

Problématique du projet USART

LES POPULATIONS TRADITIONNELLES DE L’AMAZONIE : « GARDIENNES DE LA FORET » ?

Les « populations traditionnelles » d’Amazonie recouvrent un certain nombre de groupes sociaux dont la caractéristique commune est de présenter un mode de vie qui entretient une grande connaissance de l’environnement, qu’il soit forestier ou agricole. Devant l’avancée de la déforestation et de ses conséquences négatives (changement climatique local et global, émissions de CO2 ou érosion de la biodiversité, etc.), le maintien de ces populations dans les espaces qu’elles habitent, par le biais de mécanismes juridiques leur assurant la propriété ou l’usufruit collectif de ces espaces, est apparu comme une solution séduisante, permettant d’allier la préservation environnementale, celle de la diversité biologique, et la conservation de la diversité culturelle. Cette alliance est notamment théorisée au Brésil par le mouvement « socio-environnementaliste ».

Elle a été mise en application au Brésil sur la base de droits définis par la Constitution de 1988 (Santilli, 2005), par la création de Terres Indigènes (Le Tourneau, 2006), de Réserves extractivistes (Allegretti, 1990 ; Castro et Pinton, 1999), de quilombos [1] ou encore de Réserves de développement durable (Fearnside, 2003). Même de grands organismes comme la Banque mondiale ont appuyé la création de ce type d’aires protégées (Whitesell, 1996). En Guyane française également, si le statut spécifique des sociétés amérindiennes et noirs-marrons n’est pas reconnu par la Constitution, ces populations bénéficient de la reconnaissance de droits fonciers particuliers, tout d’abord sous la forme d’une zone réservée aux Amérindiens [2], puis sous celle de zones de droit d’usage collectif ou ZDU [3](Grenand et Grenand, 2004). Celles-ci ont été jugées compatibles avec l’existence du parc national amazonien [4]. Aujourd’hui, les territoires alloués aux populations traditionnelles amazoniennes, érigées en « gardiennes de la forêt » (Cunha et Almeida, 1999) représentent un ensemble spatial de dimensions tout à fait considérables : plus de 1 millions de kilomètres carrés pour les populations amérindiennes du Brésil, près de 240 000km² pour les populations « extractivistes » [5] du même pays, et au moins 34 000 km² - la taille du parc national - en Guyane française.

LE PROBLEME POSE

La pierre angulaire qui permet l’octroi de droits fonciers spécifiques et collectifs à ces communautés traditionnelles est la reconnaissance d’un lien particulier entre elles et leur environnement, dont elles tirent l’essentiel de leur subsistance. Ce lien se déploie dans deux dimensions, la première concrète, représentant leur manière d’interagir avec les écosystèmes afin de satisfaire à leurs nécessités – les usages, et la seconde « immatérielle », représentant l’ensemble des valeurs que ces sociétés associent à leur territoire – les représentations. Les deux ensembles ne sont pas étanches l’un à l’autre, dans la mesure où les représentations contiennent souvent des éléments opératoires, permettant aux populations en question de tirer partie des ressources ou de mettre en pratique pour des raisons parfois cosmogoniques divers types de gestion. Au vu de l’interdépendance des deux dimensions, nous avons donc décidé de les unifier sous le concept de « savoir territorial ». Celui-ci comporte des mécanismes socioculturels de gestion collective des ressources naturelles restreignant l’usage immodéré de celles-ci au même titre que l’accumulation individuelle. Il est normalement incorporé par les jeunes générations par des formes de transmission "traditionnelles" (Diegues & Arruda, 2001).

Or, parallèlement à leur inclusion dans des dispositifs destinés à les protéger (et, paradoxalement, souvent à cause de ceux-ci), une grande partie des communautés dites traditionnelles se trouve confronté à un changement social rapide lié à leur rapprochement du reste des sociétés dans lesquelles elles sont insérées. L’amélioration des communications, tant en ce qui concerne les transports qu’en ce qui concerne les télécommunications, mais aussi la généralisation de la scolarisation pour les jeunes générations (Kohler, 2006) modifient de manière importante le cadre culturel, et l’appel de la modernité est fortement ressenti. La fin de l’isolement de ces populations entraîne un régime de « compénétration mutuelle » (Caillon et Degeorges, 2005) qui ne permet plus d’envisager une évolution parallèle en raison de la multiplication des flux de connaissances, de techniques, de matériels vivants ou inertes, volontaires aussi bien qu’involontaires. Même dans les régions les plus enclavées, les populations « traditionnelles » modifient leurs pratiques et leurs territorialités [6] en fonction des contraintes et des opportunités qui se présentent à eux (marchés, opportunités d’emploi, etc.). L’augmentation de la densité démographique et les luttes de pouvoir peuvent générer des conflits pour le contrôle de l’accès aux ressources, mais aussi aux biens et services urbains (Alencar 2004 ; Sirén 2007).

Plusieurs missions de terrain réalisées par les membres du projet dans différentes région d’Amazonie, en particulier dans le cadre du projet DURAMAZ, nous permettent de poser l’hypothèse d’un changement important en cours entre les générations les plus jeunes des populations traditionnelles et leurs aînés. Mais ce changement ne doit pas être interprété uniquement comme une perte de connaissance des unes aux autres. Il doit aussi être compris comme une transformation des usages et des représentations, une ré-interprétation continuellement en cours. On doit donc se concentrer sur la complexité des transformations en cours, puisqu’elles ne mènent pas à de simples dichotomies entre des pratiques « traditionnelles » et « modernes », ou entre gestion collective et gestion individuelle des ressources, même si les discours locaux peuvent renforcer l’opposition conceptuelle entre tradition et modernité (Lasmar, 2005). Dans ce contexte, il semble que l’évolution des savoirs territoriaux des populations traditionnelles d’Amazonie peut être envisagée en terme de résilience [7] (Berkes et al., 2000), c’est-à-dire, dans ce cas, à la capacité des systèmes territoriaux étudiés à intégrer une perturbation dans leur fonctionnement, sans changer de structure qualitative et de fonctions essentielles. Quelles sont alors les propriétés et fonctions essentielles des "savoir territoriaux" qui sont préservées et quelles sont les pratiques/représentations qui traduisent une rupture dans les modes d’articulation à l’espace ?

Ainsi, le projet USART se propose d’étudier comment le « savoir territorial », qui fait en grande partie l’originalité de ces sociétés traditionnelles, se transmet – et se transforme - entre les générations les plus anciennes et les jeunes générations actuelles. On s’attachera particulièrement à détecter un éventuel passage d’une représentation intériorisée du territoire à une perception plus pragmatique (ou « objectivée »), éventuellement sous l’effet de l’influence d’acteurs externes chargés « d’aider » les populations concernées à gérer leur espace. On peut supposer que ces influences mènent à une conception plus rigide et matérielle des limites du territoire collectif, s’accompagnant ou non d’un élargissement et d’une diversification des territoires réticulés, parfois au-delà du territoire délimité officiellement (Freire, 2003 ; Robert, 2004). Une autre hypothèse est envisageable : on peut postuler l’existence d’une tendance à l’appropriation privée de certaines portions du territoire, ceci n’impliquant pas forcément la disparition des logiques collectives de gestion des ressources naturelles (Eloy, 2005).

Pour les analyser, nous proposons une série d’enquêtes de terrain dans un échantillon de sites représentatifs de la diversité des situations amazoniennes, destinées à inventorier, cartographier et comparer les « savoirs territoriaux » des jeunes adultes et des plus anciens.

UNE ETUDE PLURIDISCIPLINAIRE ORIGINALE

Le problème posé par le projet USART doit être abordé de manière pluridisciplinaire, en ravivant notamment l’interaction entre géographie (dans toute ses dimensions, des SIG à l’agro-écologie) et anthropologie, qui a peu été fouillée en ce qui concerne les populations traditionnelles amazoniennes depuis les travaux des années 1970. En effet, la première peut fournir avec ses nouveaux outils (SIG, télédétection, GPS ou analyse de cartes mentales) une évaluation toujours plus objective des savoirs territoriaux (que fait-on et où le fait-on ?) sans laquelle aucune discussion ne peut exister. La seconde associe à cette première vision le décryptage des enjeux que chaque société place dans le territoire, des mécanismes de transmission qui leurs sont associés, des constructions sociales qui sont les médiatrices de tout rapport de l’individu à l’espace. Ce n’est donc qu’en abordant de front – et en collaboration – les deux dimensions, que l’on pourra donner des éléments de réponse au problème posé.

Ce faisant, le projet USART innovera en formant une jeune équipe de recherche spécialisée sur ce thème et capable d’étendre ses méthodes à d’autres régions.

LES ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX

L’enjeu environnemental au cœur du projet USART est fondamental. En effet les savoirs territoriaux des populations traditionnelles et le fait que ceux-ci ne semblent pas endommager l’environnement justifient le statut foncier exceptionnel qui leur est concédé. Par ailleurs, on considère souvent que les aires protégées dévolues aux populations traditionnelles sont mieux protégées que les autres (Lefebvre et al., 2006 ; Capobianco, 2001). Leur transformation influera donc fortement sur l’avenir des espaces en question. Or les territoires concernés sont immenses, en particulier dans les régions brésilienne et française du plateau des Guyanes, pour le moment particulièrement préservées. On sait par ailleurs le rôle important joué par l’Amazonie dans les grandes dynamiques biologiques et climatiques (Laurance, 2001 ; Gullison et al., 2007).

En éclairant une dimension pour le moment peu prise en compte par les acteurs de la protection de l’environnement, le projet USART pourra mettre en évidence des problèmes en germe et proposer des solutions originales fondées sur une étude menée en profondeur avec les groupes sociaux concernés. De cette manière, notre projet vise également à contribuer au débat sur la gestion des aires protégées habitées, dont le nombre augmente de manière rapide dans le monde (Aubertin et Rodary, sous presse), en montrant les mécanismes sociaux jouant sur l’évolution des pratiques territoriales au sein des groupes de population concernés. Enfin, le projet USART contribuera à une meilleure connaissance de la valorisation des ressources naturelles effectuée par les populations traditionnelles, en proposant une cartographie systématique de la diversité des usages territoriaux dans chacun des sites étudiés.

REFERENCES

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[1] Territoires reconnus aux communautés issues du marronnage et dont la propriété leur a été transférée (Santilli, 2005)
[2] Arrêté préfectoral de 1970, délimitant une zone interdite de 30 000km² au sud de l’axe Camopi-Maripasoula et limitant son accès aux Amérindiens et aux personnes munies d’une autorisation.
[3] « Zones de droits d’usage collectif », un décret du Conseil d’Etat de 1987 admettant le droit d’usage historique de l’espace aux populations traditionnelles et prévoyant la concession des ZDU aux populations tirant traditionnellement leur subsistance de la forêt.
[4] Article 22, décret 2007-266. La question de la compatibilité du Parc National avec la zone interdite est encore en débat.
[5] Concept désignant au Brésil les populations vivant de l’extraction non-destructive des ressources forestières, voir Hecht, 2007.
[6] Le concept de territorialité désigne « la relation qu’un groupe entretient avec une portion d’espace » (Raffestin, 1980 : 13), c’est-à-dire la manière dont s’organise un groupe humain pour gérer l’accès à la ressource (organisation spatiale du système résidentiel et de l’unité de production agricole, mobilités, circulation).
[7] Développée principalement en écologie, la notion de résilience correspond à la capacité d’un système à intégrer une perturbation dans son fonctionnement, sans changer de structure qualitative et des fonctions essentielles (Holling, 1973).