Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

La révolte indienne d’octobre en Equateur

Marie-Esther Lacuisse

 

 

La révolte indienne d'octobre en Equateur

 

 

Marie-Esther Lacuisse

Docteure en science politique

Chercheuse associée à l'IHEAL CREDA (CNRS-UMR 7227) 

 

 

 

Début octobre, les Indiens d’Equateur ont levé une révolte contre la suppression des subventions au prix de l’essence en Equateur, mesure prise par le président équatorien Lenin Moreno dans le cadre d’un accord de prêt avec le Fond monétaire international (FMI) qui conditionne son aide à des réformes structurelles. Face à une croissance en baisse comme dans d’autres pays d’Amérique latine et à une dette excédant les 60 milliards de dollars, Lenin Moreno avait contracté un prêt de 10 milliards de dollars avec le FMI en février 2019, et les versements devaient être accompagnés de mesure de réduction budgétaire. Outre la suppression des subventions au prix de l’essence par décret qui fut au cœur de la révolte, l’Assemblée devait aussi légiférer sur un projet de loi de croissance économique engageant une réforme austère du service public (réduction des masse employés et réduction des congés payés).  

Cette mobilisation organisée la Confédération des nationalités indigènes de l’Equateur (CONAIE), la principale organisation des Indiens en Equateur, a conclu sur une première victoire. Après onze jours de mobilisation intense dans les villes et dans les campagnes, avec des rassemblements dans la capitale à Quito, et des blocages de route et de site de production aux abords des territoires des communautés, les Indiens soutenus par d’autres secteurs de la population ont réussi à faire plier le gouvernement. Le 13 octobre, le président Lenin Moreno s’est résigné à abroger le décret 883, puis la loi sur la croissance économique a été rejetée par les députés (70 sur 133), le 18 novembre. La CONAIE avait annoncé qu’elle refuserait toute négociation tant que le décret ne serait pas abrogé et son président, Jaime Vargas, un représentant de la communauté amazonienne Ashuar, avait annoncé que les Indiens étaient prêts à poursuivre la révolte jusqu’au renversement du président malgré la répression exercé sur les manifestants et des débordements devenus incontrôlables pour la CONAIE. Le conflit a fait dix morts, environs 1500 blessés (dont 400 du côté des forces de l’ordre), et plus de 1300 arrestations dont de nombreuses furent arbitraires, selon le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. Le gouvernement a par ailleurs eu recours à un répertoire d’action rappelant les heures sombres des régimes militaires en Amérique latine, avec la mise en place d’un couvre-feu, et en réponse des concerts de casseroles retentirent des maisons.

La révolte victorieuse des Indiens d’Equateur, qui a inauguré une vague de protestation sociale en Amérique latine, ne doit cependant pas être réduite à l’expression d’une mobilisation sociale contre des mesures d’austérité et un système néolibéral source d’inégalités comme le sont par exemple les révoltes qui ont suivi au Chili et plus récemment en Colombie. Avec cette révolte, la CONAIE a réaffirmé la force d’action des Indiens en Equateur, tombée en désuétude au cours des années 2000, et exprimé sa colère contre les dérives de la révolution citoyenne qui fut dérobée aux Indiens.

 

La révolte d’octobre et la réaffirmation de la force indienne après une « décennie volée »

 

En octobre, plus de dix ans que la CONAIE n’avait pas menée une mobilisation nationale alors qu’elle a été de tous les combats dans les années 1990. Deux jours après l’abrogation du décret 883, le président Moreno a d’ailleurs révoqué le commandant des forces armées en Equateur pour manquement au service d’intelligence, la révolte des Indiens n’ayant pas été prévenue. 

Dans les années  1990, la CONAIE, créée en 1986 sous le gouvernement néolibéral de Febres Cordero (1984-1988), pour défendre les droits indigènes, devint la principale organisation sociale d’Equateur, derrière laquelle se rangèrent les autres organisations sociales et syndicales du pays et des figures de la gauche équatorienne. La lutte de la CONAIE débuta contre le gouvernement de gauche de Rodrigo Borja (1989-1992) qui tout en limitant l’extraction pétrolière sur les territoires Indiens, ne respecta pas ses engagements en matière d’enseignement bilingue et de reconnaissance des plurinationalités en Equateur, au moment de la publication de la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux de l’organisation mondiale du travail, en 1989. La CONAIE s’affirma ensuite comme leader social sous le gouvernement Sixto Duran Ballen (1992-1996) qui réintroduisit, en force et dans un contexte de crise des partis politiques traditionnels, le plan de développement économique néolibéral de Febres Cordero menaçant l’usage des terres agricoles et la privatisation de la sécurité sociale. En 1994, la CONAIE alla jusqu’à annoncer la création d’un parlement des peuples indigènes parallèle à l’assemblée nationale, ce qui provoqua une ouverture du système électoral aux mouvements citoyens et indépendants. En 1996, les élections furent ouvertes aux « mouvements politiques indépendants » et le mouvement politique indien nouvellement créé, le Mouvement d’Unité Plurinationale Nouveau Pays Pachakutik, devint la troisième force électorale du pays bien qu’une fraction de la CONAIE était contre une participation en politique. Après cette première phase d’affirmation en tant que leader social et politique, les Indiens furent les protagonistes de deux révoltes populaires qui contribuèrent au renversement de deux présidents : le président populiste Abdala Bucaram (1996-1997) qui fut destitué par le parlement pour incapacité mentale, puis le président de droite Jamil Mahuad (1998-2000) qui par intérêt personnel et jeu de complicité avec le secteur banquier, davantage que sous la pression des institutions financières internationales, déclara la dollarisation de la monnaie équatorienne, en 2000.

Après la participation de membres du Pachakutik au gouvernement de Lucio Gutierrez (2003-2005), ex-colonel de l’armée avec qui les Indiens firent alliance pour renverser le président Mahuad, les Indiens furent à nouveau les premiers protagonistes à se mobiliser contre la corruption et la politique néolibérale de Gutierrez, en 2005. Cette mobilisation constitutive de la révolte des « Forajidos », composé majoritairement par la population urbaine de Quito (des classes populaires aux classes moyennes), fit tomber Gutierrez et constitua également les soubassements de la révolution citoyenne portée par la candidature de Rafael Correa aux élections présidentielles de 2006. Initialement ce projet politique de gauche prônait la souveraineté nationale contre les injonctions internationales et le retour du rôle planificateur de l’Etat pour soutenir un Etat providence contre les principes néolibéraux de la régulation. Puis suite à l’alliance avec le Pachakutik au second tour des élections, la dimension éco-socialiste du projet se développa davantage. Au cœur du projet fut inscrit le principe du « Bien Vivre », notion empruntée à la cosmovision indienne des Andes qui signifie la vie en harmonie et en plénitude avec la nature, et l’enjeu d’affirmer un Etat participatif et plurinational déjà reconnu par la Constitution de 1998. La révolution citoyenne s’est cependant limitée à réaffirmer un Etat planificateur et providence au détriment de la dimension écologique, plurinationale et participative du projet. Les Indiens durent affronter sur leur territoire une politique gouvernementale développementaliste promouvant les économies extractives (le pétrole et le développement de l’activité minière).

Sous le régime de la révolution citoyenne qui se mit en place après l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2008, les Indiens virent ainsi leur combat des années 1990 (et d’auparavant tout au long du XXème siècle) pour un projet de société plus éthique, participatif et plurinational s’envoler. Par ailleurs, leur capacité de mobilisation se réduisit sous l’effet conjoint du manque d’unité entre les communautés et des menaces de répression exercée par le président Correa à l’encontre des protestataires de sa politique. Ce dernier qui a voulu un temps récupérer la révolte d’octobre des Indiens comme une marque de soutien à ses gouvernements contre les mesures néolibérales de Moreno qui mit fin au principe de la souveraineté nationale en signant un accord avec le FMI, a d’ailleurs essuyé en retour la critique de la CONAIE qui lui a opposé une « décennie volée » (decada robada), vocable utilisé par les forces de droite en Equateur et pour qui certaines communautés ont voté, en 2017. Dans les provinces extractivistes de la partie amazonienne de l’Equateur et des Andes centrales, le vote aux élections présidentielles de 2017 se reporta en effet vers le candidat de la droite, Guillermo Lasso, en marque de désaveu à la révolution citoyenne de Correa et aux promesses de Lenin Moreno de rétablir les fondements du projet politique. Lenin Moreno n’est pas un représentant d’un parti de droite mais un des fondateurs de la révolution citoyenne qui fut le vice-président sous les deux premiers mandants présidentiels de Rafael Correa (2007-2013). Il quitta l’équipe gouvernementale avec qui il entretenait des désaccords sur le modèle de développement, puis revint en Equateur, en 2017, pour être le candidat du renouveau de la révolution citoyenne. Suite à son élection, certes il rétablit le dialogue avec les communautés indiennes et rouvrit le bureau de la CONAIE à Quito, qui fut fermé sous le troisième mandat de Correa pour des raisons de restitution d’un édifice public au gouvernement justifié pour des fins sociales dans un contexte de conflictualité avec des communautés, mais il a continué la politique extractiviste de la révolution citoyenne de Correa et plus encore il renoua avec les politiques néolibérales des années 1990.

 

Vers une revanche indienne sur la révolution citoyenne développementaliste

 

La CONAIE n’a cependant pas l’intention de s’allier avec les représentants de la droite. Le président de la CONAIE est engagé dans une voie de mobilisation radicale visant l’accomplissement d’une révolution citoyenne indienne. Jaime Vargas revitalise actuellement les idées de la fraction la plus radicale de la CONAIE dans les années 1990, qui s’opposa à la participation politique et ses effets de cooptation qui eurent lieu et participèrent à la fragilisation du mouvement indien en Equateur. Dès fin octobre, Vargas a annoncé la formation d’un « Parlement populaire des peuples et des organisations sociales » pour formuler un nouveau modèle de développement économique qui fut présenté au gouvernement le 21 novembre. Vargas s’est aussi prononcé sur la reprise de la lutte si le gouvernement ne considérait pas la proposition alternative. En outre, Vargas rappelle régulièrement,  contre la révolution citoyenne développementaliste et bureaucratique, les droits à l’autodétermination des communautés indiennes. La question est désormais de savoir si la CONAIE va être en capacité de réaffirmer son rôle de leader social et d’engager par conséquent un dialogue avec le gouvernement, ou si l’organisation va se réorienter sur une d’action plus identitaire et d’autodéfense.


Références

  • Becker M. (2008), Indians and Leftists in the Making of Ecuador's Modern Indigenous Movements, Latin America Otherwise, Duke University Press Books.
  • Conaghan C; (2008), «Ecuador: Correa’s Plebiscitary Presidency», Journal of Democracy, 19 (2), p 48-60.
  • Lacuisse M-E. (2006), Les organisations alternatives aux partis politiques : Les Mouvements Politiques Indépendants en Equateur, mémoire de recherche «  Sociétés et Politiques Comparées, Spécialité Amérique latine », Ecole doctorale de Sciences Po Paris.
  • Lacuisse M-E. (2007), « Los movimientos políticos locales en el escenario electoral», Iconos (revista de ciencias sociales de la Flacso), 27, p 37-45
  • Lacuisse M-E. (2012), « Equateur : la révolution citoyenne. Des institutions pour le peuple à la personnification du pouvoir », Dans Dabène Olivier (dir), La gauche en Amérique latine, Paris, Presses de Sciences Po, p 147-174.
  • Lacuisse M-E (2018), « Dix ans de révolution non citoyenne en Equateur (2007-2017) », Les études du CERI n°233-234, p 48-52
  • Massal J. (2005), Les mouvements Indiens en Equateur : Mobilisations protestataires et démocratie, Science politique comparative, Karthala.
  • Massal J. (2009). Mutations et déclin du Mouvement Pachakutik en Équateur (1996-2008). Problèmes d'Amérique latine, 72(2), 93-107

© IHEAL-CREDA 2019 - Publié le 29 novembre 2019 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n° 36, décembre 2019.