Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
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Régime d’austérité, ouragan Maria, Trump: Porto Rico sous le choc

James Cohen

Régime d’austérité, ouragan Maria, Trump : Porto Rico sous le choc 

En 2016, plusieurs mois pourtant avant l’arrivée au pouvoir de Donald J. Trump, il était difficile d’imaginer que la situation des 3,4 millions d’habitants de Porto Rico puisse se dégrader encore. Une dépression économique frappait l’île depuis 2006, c’est-à-dire depuis la suppression définitive des avantages fiscaux dont bénéficiaient les entreprises industrielles. Le gouvernement de l’État libre associé de Porto Rico avait déclaré en juin 2015 son incapacité à payer une dette qui s’élevait à $74 milliards, auxquels il fallait ajouter $49 milliards en passifs de retraite. La loi dite « PROMESA »[1] adoptée en juin 2016 par un Congrès à majorité républicaine et signée par le président Obama, a fourni un cadre juridique et institutionnel pour « régler » cette crise par la voie judiciaire, tandis que la gestion du budget territorial était confiée à un Conseil (Junta) de Supervision Fiscale composé de sept experts en finance nommés – non élus – par le président. Le gouvernement territorial élu, renouvelé en novembre 2016, était ainsi privé de toute autonomie dans la gestion de son budget et réduit à l’impuissance[2].

Ce régime d’austérité sur fond de dépression n’a pas tardé à produire ses effets. Plus de 180 écoles publiques ont été fermées dans un pays qui en comptait 1300. L’Université de Porto Rico, l’une des perles du service public, était menacée de coupes budgétaires destructrices. Le taux de chômage de 11 % en 2016 était calculé sur la base d’un taux de participation à la population active particulièrement bas, de 40 %. En dix ans 20 % des emplois de l’île ont été perdus, dont la moitié des emplois industriels – 250.000 emplois au total. Près de 100 000 emplois publics ont été éliminés en 10 ans, par licenciement ou par érosion des effectifs. Près de la moitié de la population – 46 % en 2015 – vivait au-dessous du seuil de la pauvreté selon les critères étatsuniens.

En dix ans l’île avait déjà perdu 400.000 habitants – près de 10 % de sa population – et continuait à en perdre par milliers chaque mois. Ceux qui partaient étaient de plus en plus issus des couches professionnelles et diplômées.

L’avenir a été encore assombri par l’entrée en fonction en janvier 2017 de Donald Trump, dont le projet de budget prévoit la réduction ou suppression d’une large gamme de services sociaux dont l’île dépend… sans parler du racisme anti-latino dont il s’est fait le virulent porte-parole. 

Arrivent alors, en septembre 2017, en l’espace de quelques jours, les ouragans Irma, le 6 septembre, puis Maria, le 20 septembre. Maria, de catégorie 5, a traversé l’île en la frappant de plein fouet avec des vents supérieurs à 270 km/h pendant plus de 30 heures – « comme une scie mécanique » disait un météorologue.

Combien de vies humaines perdues ? Le chiffre de 16 morts, avancé par le gouverneur le 3 octobre, a été porté plus tard 34 puis à 51. Cependant, des démographes n’ont pas tardé à relever des taux de mortalité exceptionnels pendant les semaines qui ont suivi le désastre. Des estimations plus réalistes d’environ 1000 morts attribuables à l’ouragan, se confirment[3].

Pendant plusieurs semaines des régions entières de l’île étaient privées de signal téléphonique, puisque 92 % des tours de communication sont tombées ; la totalité des foyers a été privée d’électricité et deux mois après le sinistre seuls 30% des résidents avaient récupéré le courant ; environ 470.000 logements ont été détruits ou endommagés ; neuf écoles et deux hôpitaux ont été détruits, beaucoup d’autres privés d’eau ou d’électricité. A un mois du sinistre, 30 % des foyers étaient encore privés d’eau courante.

L’exode vers le continent, déjà impressionnant, s’est emballé : deux mois après Maria, 168.000 départs avaient été enregistrés vers la seule destination d’Orlando (Floride), beaucoup d’autres sont attendus. Exode climatique ?  A l’époque du déni climatique érigé en ligne politique internationale par Trump, la discussion va néanmoins s’imposer.

En tant que citoyens des États-Unis, dont le territoire est inséré directement dans le système fédéral étatsunien, les Portoricains comptaient sur une intervention efficace de l’État fédéral, notamment de l’agence FEMA (Federal Emergency Management Agency). Les opérations de secours n’ont pas du tout été à la hauteur des besoins. Un participant nord-américain à une équipe médicale dans le cadre du Project Hope a pu écrire : « L’État fédéral des États-Unis ne s’est pas conduit admirablement à Porto Rico dans le premier mois après Maria. Nous avons reconstruit l’Europe après la deuxième guerre mondiale et nous avons l’obligation maintenant d’aider les Portoricains, citoyens des États-Unis, à reconstruire leur île avec la même vigueur, le même sens de l’engagement, que pour les citoyens de Houston ou de Miami »[4]. Mais ce ne fut pas le cas.

Côté portoricain, la gestion de PREPA, l’administration du service d’électricité portoricaine, a été particulièrement catastrophique. Cette entité publique très endettée, d’une inefficacité totale dans l’épreuve de Maria, a en outre commis une erreur de jugement monumentale en signant un contrat de $300 millions pour des œuvres de reconstruction avec l’entreprise Whitefish, beaucoup trop petite et inexpérimentée mais imposée par favoritisme par un membre de l’équipe de Trump, le Secrétaire à l’Intérieur Ryan Zinke.

L’attitude de Donald Trump lui-même n’a pas aidé. Lors d’une visite-éclair dans l’île le 3 octobre, après avoir « félicité » les dirigeants locaux d’avoir limité le nombre de morts à « 16 », il s’est exclamé, en s’imaginant drôle : « vous [les Portoricains] avez un peu déréglé notre budget ». Autant dire que Maria et ses dégâts étaient la faute de ses victimes.      

Ces bouleversements en série relativisent en apparence la question du statut politique de l’île, puisque ce qui compte pour le moment, pour la majorité des Portoricains, c’est de s’en sortir sains et saufs. Cependant, on ne pouvait pas ne pas remarquer que l’absence d’autonomie du territoire pour la réglementation de son commerce avec l’extérieur gênait les efforts d’approvisionnement. En effet la loi Jones (1920) oblige tous les transporteurs de marchandises entre ports étatsuniens à utiliser exclusivement des navires et des opérateurs étatsuniens. La revendication d’une suspension de cette loi s’est faite tellement insistante dans l’île et dans la « diaspora » du continent, que l’administration Trump a dû admettre le 28 septembre sa levée temporaire.

Le montant des fonds alloués par le Congrès depuis septembre pour la reconstruction de l’île n’est pas négligeable – environ $50 milliards fin octobre – mais c’est encore très loin d’être à la hauteur des besoins. Le gouverneur, Ricardo Rosselló, du Parti néo-progressiste (PNP), avait formulé une demande de 94 milliards. Au Congrès, l’initiative qui ressemble le plus à un projet de reconstruction, tourné vers un avenir libéré du fléau de la dette, est celui du sénateur indépendant Bernie Sanders, avec le soutien de plusieurs Démocrates de poids[5]. Son projet prévoit un total de $146 milliards pour la reconstruction et favorise le développement de sources d’énergie renouvelables. La mesure est remplie d’idées pratiques mais ses chances de passage sont nulles.

Se pose comme avant Maria la question de savoir qui va décider de l’usage des fonds de l’État fédéral. Tant que le Conseil de supervision fiscale, non élu, revendiquera à la place du gouvernement élu la maîtrise du budget en imposant ses priorités en fonction du remboursement de la dette, il est évident – comme c’était déjà le cas avant Maria – que le retour à la croissance ne sera jamais au rendez-vous.  

D’éminents chercheurs en économie à Porto Rico réclament la restructuration profonde de la dette, voire son effacement, de manière à rendre possible une voie de sortie de l’austérité [6]. Après Maria, on aurait pu imaginer une telle mesure, mais il n’en sera rien apparemment. Au contraire, une partie de l’aide votée est livrée sous forme de… prêt de $5 milliards, ce qui ne fera qu’aggraver le problème de l’endettement. Des rumeurs de privatisation de PREPA se font insistantes.

Porto Rico apparaît – mais ce n’est pas nouveau – comme en état de paralysie politique. Le statut de l’État libre associé, présenté à son début en 1952 comme une voie originale à la décolonisation manifeste aujourd’hui toute sa fragilité. Les indépendantistes, représentants d’une tradition politique respectée, sont aujourd’hui marginalisés. Les partisans de l’estadidad (ou statehood, c’est-à-dire l’incorporation de l’île dans l’union fédérale étatsunienne en tant que 51e État), beaucoup plus nombreux, ne commandent cependant pas l’ultramajorité des électeurs nécessaire pour faire évoluer la situation, en sachant que les Républicains au pouvoir à Washington sont peu disposés à assumer la charge d’un territoire hispanophone et nettement plus pauvre que les 50 États fédérés.

En l’absence aujourd’hui d’issue politique concrète, l’historien Rafael Bernabe, dans un récent « Manifeste de l’espérance sans optimisme à  Porto Rico »[7], préfère y réfléchir avec recul. Il compare la situation de son pays aujourd’hui à celle de l’Irlande sous l’effet de la politique du commerce des grains en Grande-Bretagne dans les années 1840. Nul besoin, écrit-il, d’imaginer des complots pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui à Porto Rico car « le capitalisme est capable de tout, sans le faire exprès ». Les trois chocs que subit le pays – austérité, désastre climatique et Trump – peuvent se résumer à un seul, d’ordre systémique. La crise profonde d’aujourd’hui a au moins pour mérite de le clarifier.

 

James Cohen est professeur au Département du monde anglophone, Paris 3 Sorbonne Nouvelle, membre de CREW (EA4399) et enseignant à l’IHEAL.



[1] Puerto Rico Oversight, Management, and Economic Stability Act.

[2] Pour une analyse plus en détail voir James Cohen, « Porto Rico : dette, austérité, crise sociale et crise d’identité politique, Diplomatie n° 87, juillet-août 2017, p. 19-25.

[3] L’estimation de 900 diffusée par NiLP (National Report on Latino Politics & Policy), 2 novembre 2017, sont confirmées dans un reportage du New York Times du 9 décembre 2017.

[4] Larry Kaplan, « U.S. Government Failed in Puerto Rico following Hurricane Maria », Portland Press Herald, 28 octobre 2017.

[5] Jeff Stein, « Bernie Sanders to unveil a $146 billion ‘Marshall Plan’ for Puerto Rico, Washington Post, 28 novembre 2017.

[6] Juan Lara, « Nueva Promesa para Puerto Rico », El Nuevo Día, 4 novembre 2017.

[7] 80 Grados, 24 novembre 2017.