Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Révélation ou révolution sanitaire en Amérique latine ? Crise sanitaire et recomposition politique

Sébastien Velut

 

 

Révélation ou révolution sanitaire en Amérique latine ?

Crise sanitaire et recomposition politique

 

 

Sébastien Velut

professeur de géographie à l'IHEAL

 

Avec les étudiant.e.s du cours de géopolitique de l’Amérique latine dont les travaux finaux sur la crise du Covid -19 et l’intégration latino-américaine ont alimenté cet éditorial*

 

 

Depuis l’annonce des premiers cas de Covid-19 en Amérique latine au début du mois de mars, la pandémie a très rapidement progressé dans la région. Parallèlement, les articles publiés sur cette crise prolifèrent, plus vite encore peut être que la contagion. La thématique est, comme on le disait avant, virale. Pour contribuer à la réflexion collective et permettre à chacun.e de s’approprier la situation tout en transgressant les règles sur les examens de l’université, j’ai proposé aux étudiant.e.s du cours de géopolitique de l’Amérique latine du Master 1 de l’IHEAL de consacrer leur travail final soit à l’intégration latino-américaine, soit à la crise sanitaire.  Leurs travaux, solides et bien documentés, apportant des points de vue complémentaires ont permis la rédaction de cet éditorial. Les jugements et les erreurs restent de ma responsabilité personnelle.  SV.

 

En Amérique latine, la crise sanitaire est grave et la crise économique s’annonce sévère. Les deux touchent un continent déjà en difficulté du fait du ralentissement de la croissance économique, de la décomposition des institutions d’intégration et des tensions croissantes entre les élites politiques et la société. L’année 2019 s’était terminée avec des nombreuses interrogations sur le devenir du continent. La pandémie de Covid-19 s’y est ajoutée, révélant nombre de failles des sociétés et des États.

 

1.     Tout le continent touché

 

Deux mois environ après le début de la pandémie, l’Amérique latine se trouve dans une situation particulièrement critique. D’après les informations disponibles, les pays latino-américains ont été touchés, plus tardivement mais le Covid- 19 y a pris une ampleur considérable. À la fin du mois d’avril plus de de 80 000 cas avaient été recensés au Brésil, un nombre élevé s’expliquant par la taille de la population, l’irresponsabilité politique du président Bolsonaro qui refuse encore aujourd’hui de prendre la menace au sérieux, et les conditions de vie, notamment des populations pauvres, qui ne peuvent véritablement se protéger de la contagion en s’isolant. Mais avec une population six fois moins importante que celle du Brésil, le Pérou comptabilise 30 000 cas. Surtout,  (figure 1)  les courbes ne montrent aucune tendance à l’aplatissement : le nombre de cas ne cesse d’augmenter. Inversement, la situation de la Colombie et de l’Argentine semble meilleure. Quant au Mexique, à l’Équateur et au Chili, les courbes après deux mois montrent encore un petit nombre cas, ce qui n’a pas empêché que la ville de Guayaquil ait été très durement touchée et surtout, elles sont toutes en phase ascendante. La situation mexicaine, avec une population de 127 Millions d’habitants et peu de mesures de protection prises dans les premières semaines est particulièrement inquiétante.

 

 

Si l’on se réfère à la prévalence de la maladie, en supprimant l’effet de la taille de la population, des pays qui comptabilisent peu de cas ont pourtant des taux de contagion élevés. C’est notamment le cas du Pérou, dont on parle peu, de lÉquateur et du Chili,  qui s’affiche pourtant comme un État efficace (figure 2).  Les taux continuent de croître alors même que les États veulent assouplir les mesures de quarantaine pour éviter une récession économique catastrophique, avec le risque de relancer très rapidement la contagion.

 

 

Comme le montrent les articles réunis par l’Institut des Amériques dans le blog Covidam, la crise révèle les forces et les faiblesses des États, leur capacité à encadrer la population et prendre en charge une pathologie dont il est plus que jamais évident qu’elle est une pathologie sociale.  Les malades et les victimes sont certes des individus, mais les modalités de transmission de la maladie, la possibilité d’être soigné ou non, et les conditions même des décès sont bien des faits sociaux qui conditionnent la prévention comme l’extension de l’épidémie.

Cette évidence, que la santé publique est un problème public, va à rebours des discours et des promesses sur la médecine individualisée qui commençait à toucher aussi l’Amérique latine, en direction notamment des groupes les plus aisés. L’imposition très rapide de normes sociales nouvelles de confinement et de distanciation – deux mots nouveaux qui font désormais partie du quotidien – le traduit bien. Par rapport à cette problématique collective, les systèmes de santé latino-américains sont généralement ségrégés suivant les revenus – sauf exceptions notables comme Cuba, l’Argentine, l’Uruguay qui gardent de solides systèmes publics – et par conséquent incapables de soigner la société dans son ensemble, mais s’il subsiste ici et là quelques officines ministérielles suivant les maladies infectieuses. Mais elles sont passées du suivi de la rougeole ou de la grippe saisonnière, ou encore de maladies des pauvres comme la tuberculose – qui fait encore des victimes en Amérique latine – à celle d’une maladie touchant toute la société.

 

2.     Crise sanitaire, intégration et coopération

 

Jusqu’à présent les gouvernements se sont efforcés de répondre à la problématique sanitaire dans des cadres nationaux, mobilisant les ressources juridiques, économiques et politiques auxquelles ils pouvaient avoir accès. En revanche, il n’y a pas de coordination entre eux. On a même vu une polémique éclater entre le Chili et l’Argentine sur le décompte du nombre de cas, reflet de l’(in)efficacité supposée des mesures prises par l’un et l’autre pays. La fermeture totale ou partielle des frontières, le retour des migrants et des expatriés vers leurs pays d’origine – plusieurs milliers de Vénézuéliens seraient rentrés de Colombie -  donne un sens encore plus fort à l’injonction « restez chez vous ».

C’est que la crise touche une Amérique latine déjà fragilisée par la faiblesse de la croissance économique des cinq dernières années et par la déliquescence des institutions d’intégration. Le dialogue politique régional est aujourd’hui à son étiage. L’Unasur, inventée dans la décennie 2000, connaît une crise terminale. Les nouvelles instances proposées à des fins économiques sont dépassées par rapport à un besoin de coordination des politiques sanitaires. L’Organisation Panaméricaine de la Santé, organisme multi-latéral créé en 1902 et affilié à l’OMS, a été sous financée par les États membres. Leurs contributions annuelles, qui devraient totaliser environ 100 millions de dollars ne sont pas versées, à commencer par celle des États-Unis (pour 60 millions). Mais par l’Argentine, le Brésil, la Colombie, le Mexique, le Venezuela sont également en retard dans leus paiement, avec une dette totale s’élevant à près de 200 millions de dollars. Ce sont 200 millions de dollars qui n’ont pas été versés à un organisme, jugé peut être inutile ou dépassé, mais qui aurait pu contribuer de façon décisive à une approche collective de la maladie, dont le coût dépasse et de très loin cette somme. Cela fait plusieurs années que les États latino-américains ont cessé de contribuer à une organisation internationale dont l’une des missions est la réponse aux pandémies. En revanche, plusieurs États latino-américains ont obtenu des livraisons de masques de protection et de respirateurs depuis la Chine, devenu leur principal partenaire économique.

En 2018, au terme d’une étude sur  la coopération entre la France et l’Amérique latine, nous avions mis en avant l’importance des sujets de santé publique, comme pouvant être un thème fort de coopération entre la France et l’Amérique latine. En partant  de l’idée que le droit à la santé fait désormais partie des droits fondamentaux des citoyens de pays démocratiques, nous avions avancé cinq points principaux : le développement de nouvelles approches face aux problèmes de santé associées aux changements démographiques et aux crises épidémiologiques ; la formation de ressources humaines pour la santé ; la prise en compte accrue de l’augmentation des coûts associés à la santé et garantie de l’accès équitable à la prise en charge ; la question des médicaments et d’autres technologies de la santé ; enfin, la problématique de la sécurité sociale et du droit à la santé. Ces propositions, n’ont pas été retenues par la diplomatie française, alors que la France est un des pays membres de l’Organisation panaméricaine de la santé (elle est également en retard sur ces contributions financières) et que la France et l’Amérique latine ont tout intérêt à échanger davantage sur les questions de santé publique. Sur cette thématique, comme sur tant d’autres, qui réclament à l’évidence une action concertée et à l’échelle supranationale, les instances multi-latérales n’ont pas été considérées.

 

3.     Une apocalypse sanitaire ?

 

Il est bien évidemment trop tôt pour savoir si la crise sanitaire conduira à relancer des approches collectives à l’échelle du continent, si elle amènera à ranimer des services publics de santé bien mal en point ou bien si elle amènera à une phase de fermeture des frontières et à davantage de ségrégation dans la société. Or, cette crise se vit en direct, non seulement parce que toute la planète est touchée, mais aussi parce que tous les jours les médias et la Toile diffusent abondamment de données et points de vue. Le confinement imposé et l’inquiétude invitent à la réflexion sur le sens de l’événement et sur ses conséquences. Il est frappant de constater que la plupart des commentateurs voient dans la crise une validation des thèses qu’ils ont toujours défendues. Celle-ci confirmerait que la crise écologique a atteint un point de non-retour, que la mondialisation ne peut pas durer ou que les présidents populistes sont… populistes !  Inversement, on sous-estime la capacité du capitalisme à se réinventer en toutes circonstances en provoquant, comme l’avait déjà théorisé Marx, une recomposition des valeurs des actifs. La compagnie qui déposera le brevet d’un traitement ou d’un vaccin contre le Covid-19 verra sa valeur s’envoler, comme se sont déjà envolées les valeurs de société de commerce sur le web ou de technologies de télétravail. La dévalorisation de certains actifs (complexes hôteliers vides, petites compagnies pétrolières dont les réserves ont été dévaluées, petits commerces ayant dû baisser leur rideau et qui ne le relèveront pas) permettra de faire de belles affaires à ceux qui en ont les moyens. La sensation que le pic de l’épidémie est déjà passé en Asie amène déjà une relance rapide des certains marchés.

En ce sens, la crise sanitaire est pour le moment, encore un signifiant sans signifié. Un signifiant absolu, avec la mort pour horizon, mais un signifiant qui en soi ne dit rien d'autre que le sens que nous voulons lui prêter et surtout que nous pourrons collectivement lui donner. Les sociétés latino-américaines, qui avaient fini l’année 2019 en laissant ouvertes de nombreuses et lourdes questions, notamment au Chili, au Venezuela, en Colombie, au Brésil devront également en tirer les conséquences. Même si elles comptent de nombreuses victimes, elles ont pour elles d’avoir un accès ouvert à l’information et aux débats dans un cadre démocratique. Comme sur d’autres sujets, une des forces de l’Amérique latine dans son ensemble est sa capacité à débattre, à user largement de la liberté d’expression, à faire circuler par tous les moyens les idées.

Dans la Bible, parfois brandie dans les Amériques pour se prémunir contre la contagion, le texte de l’Apocalypse annonce la fin des temps. Le terme même est souvent pris dans le sens de catastrophe : le Covid-19 serait à l’origine d’une apocalypse sanitaire. Pourtant, le terme d’Apocalypse signifie en grec révélation, ce qui est bien plus exact : la crise révèle forces et fragilités de l’Amérique latine. Et, comme on le sait, il s’agit probablement du passage de la Bible qui a suscité le plus de commentaires et d’interprétations. On ne proposera pas ici une vision eschatologique de la crise sanitaire. On rappellera plus modestement que l’histoire se fait au quotidien et que cette apocalypse sanitaire peut avoir, malgré les morts ou grâce à eux, ce singulier effet d’ouverture.

 

Avec les étudiant.e.s du cours de géopolitique de l’Amérique latine:

Juliana Ramirez Ramirez; Maitena Zurita; Manon Roesch; Axelle  Curel; Marion Imbert; Guillermo Ramos Flamerich; Camille Dennetiere; Morgane Gamelin; Lucile Leverrier; Malo Vinesse; Carla Cincunegui; Priscila Gaspar Romualdo; Estelle Lacroix; Elissa   Ammar;  Stephanie Barro; Michele Merenda; Marie-Aimee Copleutr; Giovanna; Coutinho Marra; Maria Laura Giboi; Cosima Pietri ; Laurine Leblanc Vasseur; Clara   De La Fuente; Jeanne Leruth.


© IHEAL-CREDA 2020 - Publié le 6 mai 2020 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n°41, mai 2020.

 

Figure 1 et 2 - Révélation ou révolution sanitaire en Amérique latine.