Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

Équateur : les leçons d’une élection

Manuel Alcántara Sáez

Équateur : les leçons d’une élection

Par Manuel Alcántara Sáez*

 

           

Les deux tours des élections équatoriennes, clôturés le 2 avril dernier, viennent confirmer quatre tendances de la politique latino-américaine, qu’il est intéressant de présenter dans une perspective comparée. Ils appellent à une réflexion sur les caractéristiques du processus initié depuis tout juste une décennie, connu sous le nom de « révolution citoyenne », et sur ses possibles évolutions.  

    En premier lieu, le résultat final a montré un écart de voix très réduit, qui a fait de ces élections les quatrièmes plus disputées de la région au cours des cinq dernières années. Au Salvador, lors des élections de 2014, Sánchez Cerén a battu Norman Quijano de 0,2 % (6 000 voix) ; au Pérou, Pedro Pablo Kuczynsky  a devancé Keiko Fujimori de 0,2 % également (41 000 voix) ; au Venezuela, Nicolás Maduro en a fait  de même face à Henrique Capriles avec un écart de 1,5 % (265 000 voix). Aujourd’hui c’est au tour de l’Équateur : Lenin Moreno bat Guillermo Lasso de 2,3 % (230 000 voix). Les élections présidentielles en Amérique latine viendraient donc illustrer le phénomène de haute compétitivité, enraciné dans les démocraties installées, mais fait aussi peser un poids et une responsabilité supplémentaires sur les organismes électoraux, qui nécessitent un haut niveau de professionnalisme et d’indépendance.

    La deuxième tendance que l’on peut relever est le haut degré de polarisation, à travers des discours chargés d’un contenu émotionnel dominant, reflétant des programmes en apparence opposés. Les blocs qui se sont affrontés en Equateur, mesurés sur une échelle droite/gauche (valeurs moyennes sur une échelle qui va de 1 – représentant l’extrême gauche – jusqu’à 10 – représentant l’extrême droite), étaient clairement situés aux deux extrémités de l’échelle. Des données, provenant d’une enquête menée auprès de députés équatoriens par l’université de Salamanque, montrent que le président sortant Rafael Correa se situait à 3,05, alors que le leader de l’opposition, Guillermo Lisso, se positionnait, lui, à 9,02. Le parti de Rafael Correa, Movimiento Alianza Pais, se situait à 4,01, alors que celui de Guillermo Lisso, Movimiento CREO, était à 9,34. C’est un cas de figure qui ne se retrouve pas toujours ailleurs en Amérique latine. La polarisation est très réduite par exemple en République Dominicaine, au Paraguay, au Honduras, au Pérou, en Colombie ou au Guatemala ; bien qu’elle soit courante en Uruguay, au Chili, au Costa Rica, en Bolivie, au Salvador, au Nicaragua, au Venezuela et en Argentine.

    Il faut, troisièmement, tenir compte de l’effet fédérateur qu’entraîne le second tour. Il est en effet nécessaire de réunir, pour les deux partis restant en course, les soutiens venant de différentes parts, ce qui a des conséquences notables sur les systèmes politiques. Le cas de l’Équateur est cependant une exception, puisque Movimiento Alianza Pais, le parti de Lenin Moreno, a obtenu aux élections législatives une confortable majorité absolue (74 sièges sur 137). C’est une situation exceptionnelle si l’on considère les élections de ces trois dernières années. Les présidents élus – à l’exception du Nicaragua et de la République Dominicaine – ont obtenu la majorité des voix grâce à des alliances ponctuelles avec d’autres groupes politiques, ce qui les a placés par la suite en minorité parlementaire.

La quatrième tendance concerne l’alternance. Adan Przeworski a souligné que la preuve d’une démocratie qui fonctionne se trouve dans la possibilité pour le gouvernement de perdre les élections ou, autrement dit, dans le fait que l’alternance puisse être assurée. Aujourd’hui, nous disposons de données empiriques suffisantes en Amérique latine pour calculer la fréquence de l’alternance sur une période de presque quarante ans. Les données de 132 élections présidentielles indiquent que l’indice d’alternance (le quotient entre les élections ayant donné lieu à une alternance et le total d’élections) se rapproche de la valeur idéale de 0,5, puisqu’il atteint 0,53 (l’alternance a eu lieu 71 fois depuis 1978). L’Équateur, qui n’a pas connu d’alternance aux dernières élections, a un indice de 0,72, si l’on prend en compte les 11 élections qui se sont déroulées depuis 1984.

En définitive, les récentes élections équatoriennes doivent être considérées au regard du processus politique engagé dans le pays depuis l’élection de Rafael Correa, à la suite de sa victoire écrasante du 26 novembre 2006. Cette date avait marqué la fin du cycle de grande instabilité politique de la décennie antérieure, ébranlée par ailleurs par une grave crise économique et financière en 1999. Le triomphe de Correa qui n’était initialement soutenu par aucun parti politique se renouvela, là encore avec la majorité absolue, aux élections de 2009 (après approbation d’une nouvelle Constitution) et de 2013. Ces deux succès furent inscrits dans le Movimiento Alianza Pais, porte-étendard directement piloté par le président, sans grande velléité d’être transformé en parti politique.  

Le cycle de Correa peut être caractérisé par trois grands axes. Le premier a profité du contexte de hausse massive des prix du pétrole qui a permis à l’économie équatorienne de connaitre une période faste jusqu’en 2013, avec une croissance atteignant les 7,9 % en 2011 (le pays avait déjà enregistré une croissance de son PIB de 8,2 % en 2004). Cette conjoncture permit l’augmentation des dépenses publiques : 5,2 % dédiés à l’éducation en 2013, 3,9 % à la santé, soit deux fois plus que chez les voisins péruviens et colombiens. La croissance économique a également permis de faire diminuer le taux de pauvreté de 22,5 % en 2008 à 12 % en 2014 (selon le Pulso Social América Latina y el Caribe de la Banque interaméricaine de développement en 2016), alors qu’en Colombie, le taux passait de 26,5 % à 16,6 % au cours de la même période. Parallèlement, le pays est entré dans une phase d’investissements massifs dans les infrastructures (routes et barrages), entraînant un fort taux d’endettement auprès de la Chine.

Le deuxième axe a trait au leadership charismatique de Rafael Correa, économiste formé en Belgique et aux États-Unis et peu expérimenté politiquement. Le pouvoir de Correa, conjugué à sa personnalité narcissique, a donné lieu à une politique équatorienne souvent faite de caprices qui firent planer, en certaines occasions, l’ombre d’un comportement autoritaire. Le recours permanent, maladif et obsessif à la communication, l’incapacité à institutionnaliser le processus de la « révolution citoyenne » et la personnalisation du pouvoir en furent des exemples phares.

Enfin, Correa a aligné son projet sur le bolivarisme, mais loin de partager la ligne et la rhétorique de Chavez ou Morales, ses directions ont été plus conservatrices, notamment sur le plan des valeurs, appuyant un catholicisme plus traditionnel (il a bloqué toute réforme visant à favoriser l’interruption volontaire de grossesse). En outre, dans la poursuite d’une politique extractiviste, il s’est confronté aux mouvements indigènes et écologistes, faisant ainsi ressortir la vacuité de la philosophie superficielle du « bien vivir », qui avait pourtant été annoncée comme l’objectif phare de l’ambitieux programme de Correa.

Lenin Moreno se retrouve aujourd’hui face à une situation de crise économique (en 2017 le PIB diminuera de 2,9 %), de grande polarisation sociale, et ne peut pas compter sur l’instrument de domination charismatique que possédait son prédécesseur ; ce qui, au final, pourrait s’avérer être un avantage.

* Manuel Alcántara Sáez est politologue, spécialiste des systèmes politiques latino-américains.
Il est professeur à l'université de Salamanque et actuellement professeur invité à l'IHEAL.

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