Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Unité et diversité de l'Amérique latine

enseignant(s): 
Maïlys Lanquy (IHEAL-CREDA), Maxime Quijoux (CNRS-CERAPS), Antoine Acker (Univ. Zurich) et Nathalia Capellini (Graduate Institute).
coordination Mathilde Allain
Année: 
2021-2022
Présentation: 

L’Amérique latine ne serait-elle qu’une invention de l’Europe ? Au milieu du xixesiècle, tandis que les jeunes États issus de la rupture du lien colonial avec la péninsule Ibérique attisent leurs particularismes dans l’espoir d’inventer une identité nationale encore dans les limbes, quelques intellectuels gravitant dans l’entourage de l’empereur Napoléon III reprennent à leur compte les réflexions du poète colombien José María Torres Caicedo ou de l’essayiste chilien Francisco Bilbao et jettent sur le papier une dénomination promise à de beaux jours. Des terres semi-arides du Nord mexicain aux espaces patagoniens d’Argentine et du Chili en passant par les hauts plateaux andins et le bassin de l’Amazonie, la colonisation espagnole et portugaise aurait créé une irréductible communauté de destins dont le catholicisme et la latinité seraient les principales matrices – par opposition aux États-Unis, protestants et anglo-saxons. Semblant ressusciter les rêves unitaires qu’avait nourris Simón Bolívar jusqu’à sa mort en 1830, l’idée d’Amérique latine connaît une diffusion rapide de l’autre côté de l’océan Atlantique au tournant des XIXet XXe siècles, en lien étroit avec l’affirmation de la vocation expansionniste des États-Unis dans les années 1890-1900, et fait esnuite l’objet de multiples appropriations – des prophéties anti-impérialistes de l’Argentin Manuel Ugarte dans El porvenir de América Latina(1911) jusqu’à l’analyse des causes du sous-développement par l’Uruguayen Eduardo Galeano dans Las venas abiertas de América Latina(1971). Forgée de toutes pièces en France afin de servir la politique panlatine du Second Empire, l’expression ne s’en est pas moins imposée partout dans le monde en l’espace d’un siècle et demi, dans le langage commun comme dans le monde académique, pour désigner l’ensemble des pays situés au sud du fleuve Río Bravo ainsi qu’une bonne partie du monde caribéen, au risque d’essentialiser une identité fictive et de céder aux sirènes de l’européocentrisme.

Carle mot ne fait pas systématiquement la chose. Régis Debray rappelait en 1996, dans son essai autobiographique Loués soient nos seigneurs. Une éducation politique, que l’Amérique latine est une « expression géographique dépourvue de sens politique et culturel car les Amériques sont plusieurs et leur latinité superficielle ». Réduire le peuplement de la région à l’apport latin des conquistadores, de leurs descendants puis des vagues migratoires qui déferlèrent d’Europe méridionale entre 1870 et 1930, c’est en effet faire peu de cas du monde indien qui constituait près de la moitié de la population totale au moment des indépendances et représente encore 55 % de la population bolivienne ou 44 % de la population guatémaltèque au début du XXIe siècle. C’est faire peu de cas, également, des populations déportées d’Afrique vers le Nouveau Monde ibérique dans le cadre de la traite négrière entre les XVIe et XIXe siècles, qui ont profondément marqué de leur empreinte les « Amériques noires » dépeintes par l’anthropologue Roger Bastide. C’est faire peu de cas, enfin, du processus de métissage qui a doté l’espace latino-américain d’un fond de peuplement qui lui est propre et ne saurait être considéré comme un transplant de la latinité méditerranéenne. Par ailleurs, si le catholicisme romain a bel et bien réuni entre 90 et 95 % des Latino-Américains jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les temps ont changé depuis les années 1960 avec la croissance exponentielle des églises évangéliques, qui remet profondément en question le monopole catholique hérité de l’époque coloniale. Enfin, au-delà même de ces fondements définitionnels de l’Amérique latine que sont la latinité et la catholicité, est-il réellement possible de considérer aujourd’hui comme faisant partie d’un même ensemble le Brésil, sixième économie mondiale avec un produit intérieur brut de 2 476 milliards de dollars en au début des années 2010, et le petit État haïtien, régulièrement ravagé par des catastrophes naturelles comme le tremblement de terre de janvier 2010, qui se trouve aux dernières places de tous les classements socio-économiques internationaux ? Les quartiers périphériques et miséreux de mégalopoles tentaculaires comme Mexico, deuxième ville du monde avec 23 millions d’habitants, et le luxueux quartier de Sanhattan – subtile contraction de « Santiago » et de « Manhattan » – dans la capitale chilienne ? Quelles que soient les échelles à partir desquelles on l’envisage, l’Amérique latine apparaît à bien des égards comme une fiction tant le constat de la diversité l’emporte sur celui de l’unité, les contrastes sur l’homogénéité.

Faut-il pour autant renoncer à penser ensemble la vingtaine de pays constituant le sous-continent latino-américain ? Telle est la question structurante de ce cours conçu dans une perspective résolument pluridisciplinaire et destiné à susciter une distance critique permanente vis-à-vis de « l’Amérique latine ».