Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

L'Amérique latine et le Brésil dans l'ombre du virus

Antoine Acker, Olivier Compagnon, Juliette Dumont, Mélanie Toulhoat

 

 

L'Amérique latine et le Brésil dans l'ombre du virus

 

 

Antoine ACKER (historien, Université de Zürich), Olivier COMPAGNON (historien, IHEAL/CREDA), Juliette DUMONT (historienne, IHEAL/CREDA) et Mélanie TOULHOAT (historienne, IHEAL/CREDA), pour l’Association pour la Recherche sur le Brésil en Europe et le Réseau Européen pour la Démocratie au Brésil - RED.br; © Nadège Mazars 

 

 

Disponible en français et en portuguais.

 

Depuis le milieu du mois de mai 2020, la région latino-américaine et caribéenne fait figure de nouvel épicentre de l’épidémie de Covid-19. Le 29 de ce mois-là, elle totalisait plus de 884 000 individus touchés par le virus (selon les données compilées par l’Université Johns Hopkins) et plus de 100 000 nouveaux cas y sont désormais recensés quotidiennement. Principal foyer de la crise sanitaire au sud des États-Unis, le Brésil (209 millions d’habitants) a désormais dépassé les 438 000 infections et se trouve sur le point de franchir la barre des 30 000 décès. Le Pérou (32 millions d’habitants) est le second pays le plus touché avec quelque 100 000 cas, suivi par le Mexique (126 millions d’habitants) où les estimations font état de 84 000 cas – dont 3 377 nouvelles infections pour la seule journée du 28 mai. Indépendamment de l’hypothèse selon laquelle certains gouvernements sous-estimeraient volontairement le nombre de victimes, ces chiffres ne signifient cependant pas grand-chose dans une région où les États sont historiquement faibles, peinent parfois encore à recenser précisément leur population, ne disposent pas toujours de l’ingénierie administrative nécessaire à une appréhension statistique fine des sociétés et, plus conjoncturellement, manquent souvent de tests pour mesurer l’impact réel du nouveau coronavirus. Sans doute, finalement, quelques images ayant fait le tour du monde parlent-elles mieux que les chiffres de ce qui se joue aujourd’hui au sud du Rio Bravo : celles des corps jonchant la ville de Guayaquil, en Équateur, dès le début du mois d’avril ; celles de migrants vénézuéliens réfugiés au Pérou qui, en échange de quelques pièces qui leur permettront peut-être de manger le soir, récupèrent les corps de victimes décédées à domicile dans la banlieue de Lima ; ou encore celles des fosses communes qu’un funeste ballet de pelleteuses creuse à la hâte dans le cimetière Parque Taruma de Manaus, au Brésil.

      Sans sombrer dans le sensationnalisme catastrophiste qui sied si bien à notre époque médiatique, force est de constater que de nombreuses données structurelles laissent présager non seulement un bilan humain important, mais surtout une séquence de crise économique, sociale et politique susceptible de ruiner les derniers espoirs de progrès social nés entre le début des années 2000 et le milieu des années 2010. Car la crise sanitaire joue à la fois comme un miroir grossissant et comme un catalyseur des maux et des fragilités qui caractérisent la région la plus inégalitaire du monde. Face à ce sombre panorama, médias internationaux et analystes scrutent en particulier, dans un mélange d’effroi, de consternation et d’incrédulité, les gesticulations et rodomontades du président brésilien, Jair Bolsonaro. Ce dernier continue de traiter avec une désinvolture mortifère la crise sanitaire frappant son pays, tandis que la crise politique gagne du terrain et que plane la menace d’un basculement vers un régime autoritaire. Dans cette configuration, le géant latino-américain semble une fois de plus nourrir le mythe de son exceptionnalité dans la région – un mythe qu’il convient toutefois de relativiser puisque, à bien des égards, la trajectoire brésilienne depuis le milieu des années 2010 s’insère pleinement au sein de dynamiques que l’on peut observer dans le reste de l’Amérique latine au cours de la même période.

     

Un contexte régional de crise(s)

 

      L’Amérique latine aborde la pandémie de Covid-19 dans un contexte sanitaire particulièrement précaire. Avec 14,8 médecins et 35 lits d’hôpital pour 10 000 habitants selon les données construites par le Programme des Nations Unies pour le Développement en 2019, la région se situe loin derrière les taux d’encadrement médical affichés par l’OCDE (28,9 médecins et 50 lits) ou la France (32,3 médecins et 65 lits). Tous les pays ne sont évidemment pas logés à la même enseigne. On observe ainsi un contraste marqué entre l’Uruguay, qui a jeté les bases d’un État social dès le début du XXe siècle sous les présidences de José Battle y Ordoñez et compte actuellement 50,5 médecins pour 10 000 habitants, et le Guatemala où l’on n’en recense que 3,6. Le choix du Costa Rica de transférer l’intégralité de ses dépenses militaires en direction de la santé et de l’éducation, à la fin des années 1940, a transformé le rapport anthropologique de toute la population à la médecine. Au Chili, en revanche, le sous-investissement dans l’hôpital public exclut de prestations médicales décentes non seulement les plus pauvres, mais aussi une part importante des classes moyennes. Par ailleurs, dans de nombreux pays, ces données globales masquent d’importantes différences entre un réseau hospitalier public souvent déficient, sous-doté en ressources humaines et en matériel, et des cliniques privées performantes mais seulement accessibles aux classes les plus aisées de la population. De fortes disparités territoriales existent enfin à l’échelle de chaque espace national : la situation est patente dans les espaces amazoniens du Brésil, de la Colombie, de l’Équateur ou du Pérou, longtemps marginalisés dans les processus de construction nationale et souffrant d’un déficit chronique d’équipement que la crise actuelle fait ressentir de manière évidente. De tout cela, il résulte que les privations en matière de santé occupent souvent la première place dans l’évaluation de la pauvreté multidimensionnelle telle que la propose le Programme des Nations unies pour le développement : c’est le cas au Brésil où cet indicateur, en 2019, représente 49,8% (contre 22,9% pour les privations en matière éducative et 27,3 % pour les privations en termes de niveau de vie).

      L’accès à la fois déficient et inégalitaire aux services sanitaires est le produit d’un développement de temps long, qui renvoie à la faiblesse ou à l’absence d’État-providence tout au long du XXe siècle, mais aussi au choc de la mutation néolibérale des années 1970-1990 ayant conduit à un double mouvement de privatisation et de marchandisation de la médecine. Cette tendance à l’exclusion s’est également renforcée au cours des dernières années, du fait de la profonde crise économique que traverse l’Amérique latine. Après une quinzaine d’années de croissance soutenue par la demande chinoise et le commodities boom, en effet, la conjoncture économique s’est retournée en 2013-2014 et a rapidement entraîné son lot de conséquences sociales. Alors que la croissance annuelle moyenne avait été de 3,5% entre 2004 et 2014, une nette récession s’est installée en 2015 (-0,2%) et 2016 (-1,2%), ruinant une bonne partie des avancées sociales de la décennie précédente et contribuant à une augmentation brutale de la pauvreté. Aujourd’hui, le travail informel représente environ 55% de l’activité économique en Amérique latine tandis que la pauvreté touche plus du tiers de la population totale – contre un peu moins de 20% au seuil des années 2010.

      Si les trois dernières années ont correspondu à la stabilisation d’une croissance modérée (1,2 % en 2017, 2,3 % en 2018 et 1,9 % en 2019), celle-ci a d’autant moins permis de réduire les inégalités que la région a connu un indéniable virage à droite. Les gouvernements de centre-gauche qui dirigeaient de nombreux pays latino-américains avant la crise, malgré leur contribution à l'amélioration du niveau de vie des plus fragiles et à une plus grande inclusion démocratique, portent évidemment leur part de responsabilité. Le modèle néo-développementaliste qu'ils ont soutenu pour alimenter la croissance, au prix du démantèlement de communautés indigènes et de la destruction d'écosystèmes fragiles, n'a pas permis de remédier à la faiblesse structurelle des économies latino-américaines, à savoir leur dépendance aux exportations de matières premières et à la fluctuation des marchés internationaux. Dans ces circonstances, l’année 2015 fait figure de tournant, avec l’élection de Mauricio Macri en Argentine et la défaite du camp chaviste aux élections législatives vénézuéliennes, suivies du rejet par referendum de la réforme de la constitution bolivienne voulue par Morales en 2016, de la victoire de Sebastián Piñera au Chili en 2017, de celles d’Ivan Duque en Colombie, de Mario Abdo au Paraguay puis de Bolsonaro au Brésil en 2018 ou encore du virage  violemment répressif pris par le gouvernement nicaraguayen de Daniel Ortega. Seule l’élection d’Andrés Manuel López Obrador au Mexique semble aller à l’encontre de cette dynamique de retournement de la conjoncture politique régionale. Partout se développent des tendances plus ou moins affirmées selon les spécificités nationales : la dénonciation ou la criminalisation des mouvements sociaux, fréquemment qualifiés de « terroristes » – à la manière dont Donald Trump dénonce ceux qui manifestent contre la violence raciale des forces de l’ordre étatsuniennes après la mort de George Floyd à Minneapolis ; le creusement des inégalités consécutif au désengagement rapide de l’État du champ social ; la mise en place d’un nouveau régime mémoriel et judiciaire vis-à-vis des passés autoritaires dont il ne semble plus du tout honteux d’avoir la nostalgie ; la remise en cause de tout ou partie de l’Accord de Paris sur le climat, perçu comme un obstacle à la mise en valeur des ressources naturelles et au modèle de développement néo-extractiviste ; ou encore le poids politique croissant des églises évangélistes, dont la théologie de la prospérité est compatible avec l’orthodoxie néolibérale et dont la conception du monde, corrompue et dénuée de sens, laisse aisément prise à l’autoritarisme ou au rejet des savoirs scientifiques.

      

Le Brésil, pays latino-américain

 

      Comme l'ensemble de la région, le Brésil a pâti à partir de 2013 d'une baisse des prix des matières minérales et agricoles, ainsi que du tassement de la demande internationale en raison d’une économie chinoise ralentie. Dans la foulée, il a connu son virage à droite en septembre 2016 avec l’accession à la présidence de Michel Temer, après la destitution de Dilma Rousseff. Dès décembre de cette année-là était adopté un amendement constitutionnel plafonnant sur vingt ans les dépenses publiques. Pesant avant tout sur les secteurs les plus vulnérables de la population, affectant notamment les domaines de la santé et de l’éducation, cet amendement violait aussi la Constitution de 1988 stipulant que le budget annuel de la santé doit représenter au minimum 15% des recettes des impôts de l’Union (18% pour l’éducation). Quatre ans plus tard, le coronavirus se propage, hors de contrôle, dans un pays déjà malade d’une crise tout à la fois économique, sociale, politique et institutionnelle.

      Le limogeage et la démission de deux ministres de la santé en l’espace de quelque jours, la confrontation du président avec les gouverneurs des États ayant mis en place des mesures de confinement, la multiplication des déclarations de Bolsonaro minorant la gravité de la Covid-19 et la croissance du nombre de morts (« E daí ? »), ou encore ses bains de foule avec les manifestants mêlant slogans anti-confinement et appels à une intervention militaire, ont scandé l’actualité brésilienne depuis la mi-mars. Ces tumultes jettent une lumière crue sur le mépris de la vie humaine propre à ce président que les analystes disent tantôt fragilisé, tantôt renforcé par la crise sanitaire et ses dédoublements politiques. Toutefois, ce qui ressemble de l’extérieur à la fuite en avant d’un homme déséquilibré doit plutôt être lu à l’aune de l’histoire récente du Brésil si l’on veut réellement comprendre ce qui est en jeu.

      Même si cela est difficile à admettre, l’action de Bolsonaro et de ses soutiens n’est en effet pas dépourvue de rationalité. En effet, le président a été élu en 2018, avec le soutien des grands médias et des milieux financiers, sur la promesse de renouer avec la croissance, ce qui constitue un objectif incompatible avec des mesures de confinement. Sans l’appui des secteurs  économiques, Bolsonaro ne peut cependant espérer se maintenir au pouvoir et, encore moins, viser une réélection en 2022. Dès 2013, le ralentissement économique avait conduit à une alliance de la droite traditionnelle, des secteurs les plus réactionnaires de l’évangélisme brésilien et d’une majorité des élites économiques et financières – dont le lobby agricole – visant à se débarrasser de la présidente Dilma Rousseff. Cette entreprise fut couronnée de succès en 2016 par le biais d'un impeachment dont le motif superficiel était très éloigné de l'esprit de la Constitution de 1988. Le fait de miser sur Bolsonaro s’inscrivait dans la continuité de cette entreprise qui entérinait l’utilisation des institutions pour satisfaire des intérêts sectoriels et non pour garantir la cohésion de la société et la préservation de l’État de droit. Ce coup d’État parlementaire a marqué la première étape d’un délitement de la démocratie, aggravé depuis par les abus de pouvoir répétés d’une justice partiale et politisée, ainsi que par l’immobilisme des institutions face aux provocations de l’extrême-droite. Ainsi les institutions judiciaires ont-elles contribué à la victoire de Bolsonaro en neutralisant son principal opposant, l'ancien président Lula, sur la base d'une sentence sans aucune preuve. Et d’important chefs d'entreprises ont joué leur rôle durant la campagne en finançant, au mépris des lois électorales, la diffusion massive de fake news diffamant les rivaux du candidat d'extrême-droite. Ce que l’on observe aujourd’hui ne constitue donc pas une rupture, mais plutôt l’accélération d’un processus dont Bolsonaro et les appels de plus en plus pressants à une intervention militaire ne sont que les symptômes les plus aigus.

      Ce constat interroge les conditions qui ont rendu possible, en un temps record, le basculement de la plus grande démocratie d’Amérique latine dans une dynamique faisant voler en éclats la Nouvelle République née de la Constitution de 1988. Celle-là même qui établissait le cadre normatif d’une société inclusive, d’un État de droit reconnaissant enfin la diversité de la population brésilienne et reposant sur une armature institutionnelle et juridique à même de prévenir toute dérive autoritaire ou toute violation des droits humains (parmi les valeurs fondamentales promues dans ce texte se trouve notamment le respect de la dignité humaine, de procédures régulières ou encore de la présomption d’innocence). Le Brésil faisait alors partie des douze pays latino-américains ayant adopté de nouvelles Constitutions multiethniques et pluriculturelles. Le Brésil avait aussi ratifié, comme quatorze autres pays de la région, la Convention 169 de l’OIT relative aux peuples indigènes et tribaux. Le texte de 1988 fait également figure d’exemple : c’était la première constitution d’un grand pays à inclure un chapitre dédié à la protection de l’environnement.

      Il faut se rappeler l’état d’esprit de la « décennie perdue » des années 1990, marquée par l’hyperinflation, le désengagement de l’État et une certaine désillusion vis-à-vis d’un retour à la démocratie où les conditions de vie de la majorité de la population ne s’amélioraient pas. Au contraire, avec les années 2000 et l’avènement de gouvernements progressistes, avec des chefs d’État (Lula au Brésil, Evo Morales en Bolivie, Hugo Chávez au Venezuela, etc.) qui représentaient enfin une alternative aux élites traditionnellement au pouvoir, l’Amérique latine paraissait en mesure de concrétiser les promesses contenues dans les nouveaux textes constitutionnels. Pour beaucoup, elle devenait même le « laboratoire politique de l’Occident » – selon la belle formule de Georges Couffignal – susceptible d’inspirer une Europe marquée par une démocratie représentative essoufflée.

      Or, le tableau est aujourd’hui tout autre et s’explique par deux grandes séries d’arguments. D’une part, il faut tenir compte des facteurs de déstabilisation communs à l’ensemble du monde occidental dont l’Amérique latine n’est en aucun cas une périphérie : la crise financière de 2008-2009 et ses conséquences ; la montée en puissance d’une internationale d’extrême-droite alimentée par la nouvelle droite américaine ; l’affaiblissement des organisations multilatérales ; ou encore la dérive sécuritaire de gouvernements impuissants à contenir les révoltes sociales engendrées par un regain des inégalités. Il est nécessaire, d’autre part, d’articuler ce cadre global aux renouvellements à l’œuvre dans l’écriture de l’histoire latino-américaine : alors que le politiste et sociologue chilien Manuel Antonio Garretón signalait dès 1989 l’existence d’« enclaves autoritaires » dans les démocraties restaurées, il faut en réalité attendre la fin des années 2000 pour que l’analyse de la période des dictatures et celle des transitions démocratiques ne se fasse plus en termes de rupture, mais en mettant en avant les continuités existant par-delà les changements de régime. C’est seulement depuis une dizaine d’années que l’on scrute, au Brésil comme ailleurs, « ce qu’il reste de la dictature » après la fin des régimes militaires. Le retour à la démocratie n’a pas modifié la structure sociale des pays latino-américains, il ne garantissait pas non plus que l’État et ses institutions, les médias, les églises ou les entreprises, soient pleinement préparés à en respecter et à en appliquer les principes. S’il convient d’éviter toute lecture téléologique visant à démontrer qu’il y avait d’emblée « quelque chose de pourri » au sein des démocraties latino-américaines nées ou renouvelées dans les années 1980-1990, il paraît aujourd’hui plus que jamais nécessaire d’insérer ces vingt dernières années dans un temps long, qui prenne notamment en compte deux acteurs dont le rôle a souvent été sous-estimé jusque-là : les médias et les églises évangéliques.

 

Le paroxysme brésilien

 

      Si la lutte contre l’épidémie de Covid-19 nécessite une communication claire et cohérente des pouvoirs publics, elle requiert aussi un champ médiatique pluraliste, vecteur et promoteur de débats, à même d’informer les populations. Pour le dire autrement, pour que la crise sanitaire n’affaiblisse pas la démocratie, les médias doivent jouer leur rôle de quatrième pouvoir. Or il s’agit là d’une limite structurelle de nombreuses démocraties latino-américaines, en particulier au Brésil. D’une part, le système public de communication et d’information brésilien est continûment et violemment attaqué depuis 2016 et le gouvernement actuel parachève ce mouvement par ses velléités de privatiser l’Entreprise Brésil de Communication (EBC), intégrée au Programme de partenariats et d’investissements. Pourtant contraire à la Constitution brésilienne, cette privatisation signerait la fin des missions liées à l’information, à la représentativité et aux contenus pédagogiques. De même, Jair Bolsonaro encourage un climat de haine à l’égard des médias traditionnels et des journalistes, présentés comme les hérauts d’un « système » dont le président se fait le pourfendeur et comme les responsables, par leurs critiques de la gestion gouvernementale de la crise, d’un anti-patriotisme délétère. Pourtant, les grands empires médiatiques, qui représentent 80 % des médias, ont joué un rôle incontestable et décisif dans la création d’un récit qui a permis de destituer Dilma Rousseff, de criminaliser le Parti des Travailleurs et l’écarter du pouvoir, de mettre en place de grandes réformes ultra libérales et favoriser l’ascension de l’extrême-droite. Et il n’est évidemment pas indifférent de rappeler ici que l’empire médiatique Globo, unique en son genre dans la région, est né pendant la dictature militaire et entretenait avec cette dernière des relations d’intérêts bien compris.

      A cette conflictualité croissante entre le pouvoir exécutif et les médias s’ajoute la montée en puissance des évangélistes, non seulement dans le champ religieux au terme d’une mutation qui a commencé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi dans les champs médiatique, social et politique. Ainsi Edir Macedo, fondateur et dirigeant de l’Église universelle du Royaume de Dieu depuis 1977, propriétaire du groupe médiatique Record qui est notamment le deuxième diffuseur télévisuel du pays, rendit publiques de longues interviews exclusives de Bolsonaro pendant la campagne électorale de 2018, alors même que le futur président refusait d’apparaître dans les débats télévisés entre les deux tours. Plus récemment, défiant toute forme de rationalité scientifique, Bolsonaro a suivi les conseils de divers leaders religieux en appelant publiquement de ses vœux une journée de jeûne salvateur censée contribuer à l’éradication du nouveau coronavirus.

      Les discours des grands médias et des leaders évangélistes ont en outre prospéré sur le terrain fertile d’un pays qui n’en finit pas de refouler son histoire esclavagiste, le profond mépris de classe qui traverse la société brésilienne et son passé autoritaire avec l’héritage non soldé des violations des droits humains perpétrés par l’État. Longtemps « pays du futur » dans le regard des étrangers comme des Brésiliens eux-mêmes, le pays semble aujourd’hui saisi d’une véritable pulsion de destruction – sociale, environnementale, culturelle, éducative, scientifique, etc. – et incapable d’envisager un avenir qui ne soit pas la répétition, caricaturale et avec les attributs propres au XXIe siècle, d’un passé qui ne passe pas. Et le pouvoir en place apparaît comme la parfaite métonymie de cette aporie.

      « Nous devons déconstruire beaucoup de choses au Brésil », déclarait ainsi Bolsonaro, en mars 2018, à l’occasion d’un dîner organisé à l'ambassade du Brésil à Washington avec des représentants de la droite dure étatsunienne – dont Steve Bannon. Bolsonaro et ses soutiens, depuis la campagne électorale de 2018, se considèrent en effet engagés dans une véritable croisade contre le « marxisme culturel » ou contre le « communisme » qu’incarnent non seulement le Parti des Travailleurs, mais aussi tout opposant ou critique du gouvernement. Cette croisade n’a pas pour objectif la création d’un ordre nouveau, mais la restauration nostalgique et réactionnaire d’un passé qui est celui de la dictature militaire. Un passé largement fantasmé d’ailleurs, puisque l’étatisme était alors de mise sur le plan économique, au contraire de l’orthodoxie néolibérale explicitement revendiquée par l’actuel ministre de l’Économie Paulo Guedes, et qu’un alignement complet de la politique étrangère brésilienne sur les États-Unis n’aurait pas été envisageable. Pas d’ordre nouveau sur le mode des fascismes européens de l’entre-deux-guerres, donc, mais une volonté de purification et de « régénération nationale » selon une conception du monde – largement héritée de l’époque de la sécurité nationale – où l’opposant n’est pas un adversaire, mais un ennemi à éliminer, où se conjuguent les références omniprésentes à Dieu et une rhétorique parfois empruntée aux fascismes. « Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous » : ce slogan de campagne, dont la première partie était la devise d’un régiment de parachutistes nationalistes des années 1960 qui s’était inspiré du « Deutschland über alles » nazi, ne laissait finalement aucune place à l’ambigüité sur les desseins du candidat Bolsonaro avant même son accession au palais du Planalto.

      Cela fait maintenant une trentaine d’années que Bolsonaro déplore la démocratisation du pays et exprime de manière on ne peut plus explicite sa nostalgie du régime autoritaire qui a gouverné le pays entre 1964 et 1985. Durant la campagne électorale de 2018, depuis leur arrivée au pouvoir et plus encore au cours des dernières semaines, le président et ses plus proches soutiens promettent avec constance la fermeture de la Cour suprême, l’emprisonnement des opposants politiques et l’intervention de l’armée afin de sauver le pays de tous ceux qui le minent de l’intérieur. Le chaos institutionnel engendré par la crise du coronavirus et la polarisation de plus en plus marquée – entre les fidèles du président, qui rejettent les mesures de distanciation sociale et défient l’épidémie perçue comme un châtiment divin, et ses opposants qui réclament une réponse politique à la hauteur de la crise sanitaire mondiale – rendent chaque jour un peu plus crédible le spectre d’une guerre civile et, surtout, un basculement autoritaire du gouvernement en place. Le soutien de plus en plus clairement affiché d’une grande partie des officiers de l’armée et le soutien de 56% des chefs d’entreprises, mesurée fin mai par l’institut de sondage Datafolha, confirment que le président Bolsonaro, même dans un contexte de radicalisation avancée, dispose d’appuis suffisants pour faire basculer, à plus ou moins court terme, le Brésil dans l’autoritarisme.

 

Et maintenant ?

 

      À l’échelle du Brésil comme de l’Amérique latine, ce qui précède conduit à envisager deux scénarios possibles. Dans le premier, la crise sanitaire galvanise les mouvements sociaux qui ont marqué la fin de l’année 2019 et dont la première revendication – par exemple en Équateur ou au Chili – visait une démocratisation de services essentiels comme la santé, l’accès à l’eau, l’éducation, avec une possible cristallisation politique lors des prochaines consultations électorales. Cela supposerait cependant que les gauches, particulièrement inaudibles dans la crise actuelle, se montrent capables de s’unir et de construire un programme destiné à jeter les bases d’un État social et redistributeur, seul capable de réduire les inégalités, de répondre au défi environnemental et de refonder ainsi un consensus démocratique. Dans le second scenario, les restrictions de liberté provoquées par la crise sanitaire – ainsi à Santiago du Chili où le gouvernement a rapidement décrété un couvre-feu de 22h à 5h du matin pour lutter contre la propagation du virus tout en permettant aux secteurs populaires des zones péri-urbaines de s’entasser dans des métros bondés pour aller travailler chaque matin –,  la présence croissante de forces policières ou militaires dans l’espace public au nom du respect du confinement et les contestations liées aux gestions parfois très chaotiques de la crise constituent les matrices d’un virage autoritaire.  Alors que le Brésil était considéré jusqu’au début des années 2010 comme le modèle et le moteur de la nouvelle stabilité démocratique de l’Amérique latine, il faut espérer qu’il ne fasse pas aujourd’hui pencher la balance vers le scénario le plus sombre et n’entraîne le reste de la région dans l’engrenage destructeur qui est le sien.

 

Traduit du français par Julia Donley, Cecília Pires et Caroline Rezende et publié le 9 juin 2020 par Carta Maior. Disponible au lien suivant. 

 


© IHEAL-CREDA 2020 - Publié le 3 juin 2020 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n°42, juin 2020.

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