Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

'Le pessimisme est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre'

David Dumoulin

 

 

'Le pessimisme est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre'

Ou comment penser la ecología política entre les langues

 

 

David Dumoulin Kervran

Maître de conférences en sociologie (HDR) à l'Iheal

 

 

Un colloque international sur l’écologie politique a connecté pendant trois jours plus de deux mille personnes à travers le cyberespace. Émanation de l’axe Transitions Écologiques Américaines du laboratoire CREDA, le colloque a réuni des chercheur.es français.es de différents laboratoires qui ont très rarement l’occasion de former une telle communauté de discussion. Surtout, ce colloque reflète notre vision du latino-américanisme : il s’est déroulé en espagnol à des horaires qui ont permis à nos collègues de l’autre côté de l’atlantique de se connecter. Certains panels et conférences plénières étaient traduits en français tandis que d’autres l’étaient vers l’espagnol mais le vrai défi de traduction concernait l’objet même du colloque puisque la ecología política latino-americana - qui s’institutionnalise dans les universités latino-américaines - peine à trouver sa place dans l’hexagone et n’est pas l’équivalent de « l’écologie politique » française ou la « political ecology » anglo-saxonne.

 

En effet, une forte tradition latino-américaine émerge d’un contexte où les meurtres de leaders écologistes (hommes et femmes) ne cessent de se multiplier, sous la forme d’une science engagée, ancrée dans les synergies entre militantisme et travaux universitaires. Il s’agissait donc aussi de discuter de la place des savoirs universitaires dans la crise écologique et de se décentrer pour que les croisements de regards soient féconds !  Les deux fils de questions-réponses mis en place (entre intervenant.es et avec le public) ont donc été très animés, permettant un échange de références instantané et diversifiant les débats directement retransmis en vidéo.

 

Les intervenant.es se sont essayé.es à un exercice réflexif rarement mené pour retracer la trajectoire historique de l’écologie politique dans leurs contextes nationaux. En Bolivie par exemple, les luttes écologiques, assimilées aux mouvements autochtones, ont peu de versant universitaire et les luttes anti-extractivistes tendent à monopoliser le devant de la scène comme dans tous les pays andins. En Argentine les liens entre les travaux universitaires et les mouvements sociaux contre les pesticides dans l’espace rural et les pollutions en milieu urbain se tissent depuis les années 1980 et se renforcent à partir de la fin des années 1990 autour du soja OGM. Dans les Caraïbes émergent des écologies politiques noires et décoloniales donnant beaucoup d’importance au dispositif de la plantation (cf. plantaciocène, etc.), paradoxalement peu connectées aux travaux menés depuis le continent mais très liées aux luttes anti-esclavagistes et anti-racistes.

 

L’écologie politique en Amérique latine revêt donc un périmètre variable suivant les pays mais elle redéfinit toujours les clivages politiques, les lignes d’affrontement, voire même ce qu’est la politique de manière profonde. Pour ne prendre que deux exemples parmi nos keynote speakers : Susanna Hecht nous invitait à relire l’histoire de la globalisation en faisant de l’Amazonie un centre et non une périphérie et en repolitisant à la fois nos imaginaires sur la nature et la circulation des matières premières, alors que Erik Swyngedouw posait la question de l’échec de l’écologie politique et de la définition même du sujet d’émancipation que porte l’écologie politique (Collectif d’humains et de non humains en recomposition ? Humanité encore à faire exister malgré la rhétorique dominante ?).

 

De son ouverture, par Joan Martinez Alliez à sa clôture, par Diana Ojeda le colloque illustre parfaitement la largeur du spectre de la ecología política contemporaine, d’une discipline à l’autre (de l’économie à la géographie et à l’anthropologie), d’une rive à l’autre de l’océan (de Barcelone à Bogota), mais aussi d’une génération à l’autre, et d’un sexe à l’autre. Pourtant, les deux conférencier.es ont un point commun essentiel à l’écologie politique ; ils inspirent tout un chacun.e, citoyen.ne et universitaire. Tous les deux forgent une grammaire de l’écologie politique qui s’impose aussi bien dans le milieu académique qu’auprès du grand public : « ecología de los pobres », « metabolismo » et « conflictos socioambientales redistributivos », « agroécologie » et « souveraineté alimentaire », « connaissance située et incarnée » ou avenir « post-extractiviste » pensé depuis des « territoires-corps »… Des chiffres objectifs aux dimensions subjectives en passant par l’artivisme, l’écologie multiplie les langages pour se dire, toucher, changer les points de vue.

 

Ce colloque réaffirme que l’arène académique avec ses moments partagés de réflexivité critique constitue bien une valeur fondamentale à défendre tandis que les activistes latino-américains rappellent que l’urgence est à l’action et que « le pessimisme est un luxe qu’ils ne peuvent se permettre ».


© IHEAL-CREDA 2020 - Publié le 18 décembre 2020 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n°49, janvier 2021.

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