Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

Élections 2018 au Costa Rica

Tania Rodríguez Echavarría

Élections 2018 au Costa Rica
Un pays divisé entre un centre « progressiste » et des périphéries délaissées sous l’emprise des églises évangéliques néo-pentecôtistes

 

La démocratie plus ancienne de l’Amérique latine ?

Le Costa Rica est connu pour être « l’exception centraméricaine », c’est-à-dire le pays qui, malgré les différentes crises politiques qui ont marqué l’isthme centraméricain, a maintenu un système démocratique à travers le temps.  Si, depuis 1948, les élections politiques se sont historiquement déroulées de façon continue et sans fraudes électorales, le pays a néanmoins vécu d’importants changements notamment vis-à-vis de son système de partis. Le Costa Rica, entre les années 1980-2000, a eu un système politique marqué par le bipartisme et dominé par le Parti Libération Nationale (PLN) et le Parti Unité Sociale Chrétienne (PUSC). Même si le PLN se présentait comme un parti social-démocrate et le PUSC comme un parti plus néolibéral, à la fin de cette période de bipartisme, les deux partis avaient souscrit plusieurs pactes politiques et économiques qui les ont rapprochés idéologiquement.

À partir des années 2000, nous pouvons constater la croissante apparition de partis progressistes, critiques du bipartisme et de la façon traditionnelle de faire la politique comme le Parti Action Citoyenne (PAC) et le Front Vaste (Frente Amplio). Cette émergence de forces politiques de centre et de gauche est accompagnée aussi de l’apparition de partis plutôt conservateurs comme le Parti Nouvelle Génération (PNG), le Parti Intégration Nationale (PIN) et des partis religieux comme le Parti Restauration Nationale (PRN), entre autres. Ce dernier présente des positions adverses à ce qu’ils appellent « l’idéologie de genre » pour faire référence aux politiques qui veulent garantir les droits de femmes, la non-discrimination des personnes LGTBQI et les droits sexuels et reproductifs des femmes (avortement thérapeutique).

Le Costa Rica, pays confessionnel, se déclare dans sa constitution comme « apostolique, catholique et romain ». L’Église catholique a donc eu historiquement un rôle central dans la politique. Néanmoins depuis une vingtaine d’années, des églises évangéliques ont commencé à prendre le devant, notamment dans les côtes et dans les régions frontalières du pays.

La fin du bipartisme se consolida en 2014 avec l’écrasante victoire du PAC de la main de leur candidat : le professeur universitaire Luis Guillermo Solís. Cependant, le bilan de son gouvernement est aujourd’hui très partagé, même si la pauvreté a été réduite et l’investissement économique aux zones les plus pauvres a augmenté.  Les médias ont fortement attaqué son gouvernement, notamment, à cause d’un scandale de corruption lié à l’achat de ciment chinois.

Si cette affaire a généré une crise de légitimité du gouvernement Solís et du PAC, c’est surtout la résolution de la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, suite à une consultation faite par le gouvernement vis-à-vis le mariage égalitaire, qui marquera l’élection présidentielle et qui produisit un important tournant dans les discours et dans l’intention de vote. Cette résolution, rendue publique le 9 janvier 2018, moins d’un mois avant le premier tour, établit que le mariage doit être garanti sans aucune discrimination aux couples homosexuels.

La médiatisation de cette résolution a été un point d’inflexion puisque celle-ci a été instrumentalisée par plusieurs partis traditionnels comme le PLN et le PUSC ainsi que par des partis émergents comme le parti évangélique néo-pentecôtiste Restauration National. Ce dernier met au centre de sa campagne son refus au mariage homosexuel, à l’éducation sexuelle dans les lycées et à l’avortement thérapeutique et revendique les valeurs chrétiennes et la protection de la famille traditionnelle.

À la suite de cette résolution, les sondages électoraux, notamment ceux qui ont été réalisés par le Centre de Recherches et Études Politiques (CIEP par ses sigles en espagnol) de l’Université du Costa Rica, montrent la montée de deux candidats auparavant minoritaires : Fabricio Alvarado du PRN et Carlos Alvarado du PAC. Jusqu’à présent, le candidat qui avait été en tête des sondages était le candidat du PLN Antonio Alvarez Desanti.

Cependant, les débats autour du mariage égalitaire ont rendu invisibles d’autres thématiques clés pour le pays comme la crise fiscale, l’environnement et la lutte contre la croissante pauvreté.

 

Premier tour : Une géographie électorale marquée par la fragmentation et la marginalisation

Fabricio Alvarado du PRN remporte le premier tour avec un 24,91% des voix et Carlos Alvarado du parti au pouvoir PAC arrive en deuxième place avec un 21,66% des voix.

Les résultats électoraux du premier tour mettent en évidence un pays avec des positions très divisées. Le pays s’est montré polarisé par le débat autour la dichotomie  « progressisme » (laïcité de l’État, mariage pour tous, éducation sexuelle et droits des femmes) représenté par Carlos Alvarado du PAC et la « protection des valeurs traditionnelles » (religion et famille) incarnées par Fabricio Alvarado du PRN.

Il est intéressant d’analyser la géographie de ces élections : les provinces « centrales », urbaines et qui ont les meilleurs Indices de Développement Humain (IDH) ont voté pour le PAC, cependant les périphéries, c’est-à-dire les provinces côtières et les provinces localisées dans les marges, les frontières, ont voté massivement pour Fabricio Alvarado et son projet conservateur-religieux. Ceci nous permet de constater que les provinces qui ont soutenu Fabricio Alvarado sont les plus pauvres et où la présence de l’État a été historiquement la plus faible. Ces provinces sont aussi celles où les Églises évangéliques sont plus présentes et ont un rôle central dans la vie politique et sociale.

Cette répartition du vote met aussi en évidence un pays fragmenté, marqué par la faible distribution de la richesse et par des logiques d’exclusion très territorialisées. Nous pouvons ainsi nous questionner sur la possibilité de parler d’une consolidation de la démocratie sans redistribution de la richesse.

 

Deuxième tour : Une société civile qui s’organise

Face à la menace de la mise en place d’un gouvernement théocratique, ouvertement contre les droits humains et les droits des femmes, la société civile costaricienne se réveille et s’organise. Si  le premier tour a été marqué par une campagne peu dynamique, le deuxième tour, qui a duré deux mois, a été marqué par la mobilisation de différents collectifs qui se déclaraient « sans parti politique ».

Le premier collectif, convoqué par de jeunes étudiants des universités publiques, s’appelle « Coalition Costa Rica » et a un discours nationaliste qui invite la société costaricienne à s’organiser pour convaincre 34,4% d’abstentionnistes à voter contre le PRN et “pour le Costa Rica”. La Coalition a eu une stratégie territoriale puisqu’elle a créé des comités dans les différentes provinces du pays qui ont mis en place des actions diversifiées selon les besoins particuliers des différentes localités.

Le deuxième groupe qui s’organise c’est un groupe de femmes issues de différents partis politiques et du mouvement féministe qui prend le nom de « Femmes à l’Action » (Mujeres en Acción). Leur agenda politique est très clair : protéger l’Institut National des Femmes -que Fabricio Alvarado PRN propose de fermer-, maintenir l’éducation sexuelle et reproductive dans les collèges et les lycées et faire un lobby pour le droit à l’avortement thérapeutique. Ce mouvement est très divers en âge et en idéologies et regroupe même des femmes féministes évangéliques issues de la théologie de la libération, notamment le Réseau de Femmes Théologiennes, Prêtresses, Activistes et Leaders chrétiennes (Tepanli).

Le 1er avril 2018, Carlos Alvarado du PAC remporte le deuxième tour avec 60,59% des voix face à un 39,41% de Fabricio Alvarado. Sa victoire a été possible grâce à ces mobilisations, à son alliance stratégique avec Rodolfo Piza, candidat du Parti PUSC lors du premier tour, et à l’adhésion de secteurs clés de la société costaricienne comme les enseignants et chercheurs des universités publiques et le mouvement culturel, entre autres. D’après le sondage post-électoral du CIEP, Carlos Alvarado a réussi mobiliser le soutien des partisans d’autres partis politiques même si leurs candidats ne l’ont pas publiquement soutenu. C’est le cas du PLN, où 69% des personnes qui ont voté pour Alvarez Desanti au premier tour ont voté pour Carlos Alvarado même si leur candidat les a convoqués à voter pour le candidat évangélique Fabricio Alvarado.

Il est important aussi de signaler que, selon les sondages, une personne sur cinq a décidé son vote une semaine avant ou le jour même des élections. Ce qui montre que la campagne a été marquée par l’indécision et la volatilité du vote.

Dans ce deuxième tour, le phénomène de la répartition géographique des voix se reproduit sauf pour la province de Guanacaste au Nord-est du Costa Rica qui vote cette fois ci pour le candidat du PAC.

 

Carlos Alvarado, un président progressiste ?

Le nouveau président du Costa Rica est âgé de 38 ans, aime le rock et se présente comme le « président du bicentenaire » puisqu’il sera le chef de l’État lors des commémorations des 200 ans d’indépendance du pays. Il soutient le mariage pour tous, et a mis en place un gouvernement qu’il appelle « national » puisqu’il a invité à participer des membres de plusieurs partis politiques. De plus, il transmet un message important à la société costaricienne en formant un gouvernement composé majoritairement de femmes, et en nommant comme Ministre de la Condition des Femmes,  Patricia Mora, du parti de gauche « Front Vaste », ouvertement féministe. Néanmoins, il retire de son agenda politique le débat autour de l’avortement thérapeutique.

En outre, il se montre plus ou moins progressiste dans ses choix  relatifs au ministère de l’environnement et à celui des finances. Une des principales critiques exposées par le mouvement environnementaliste, est d’avoir un agenda trop léger qui ne propose pas de vraies solutions aux principales problématiques environnementales du Costa Rica. C’est le cas de l’expansion sans contrôle des monocultures d’ananas, qui sont aujourd’hui une des principales causes de pollution et d’exploitation des travailleurs.

Ce 8 mai 2018, Carlos Alvarado prend formellement le pouvoir, et le message des collectifs de la société civile qui se sont organisés pour le soutenir est clair : « nous serons vigilants ».

 

Tania Rodríguez Echavarría est docteure en géographie politique de l'université Paris 7. Elle est actuellement enseignente-chercheure au Département de science politique de l'Université du Costa Rica.

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