Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

Les « caravanes de migrants » : figées dans la mobilité

Olga Odgers-Ortiz et Olga Lidia Olivas-Hernández

 

Les « caravanes de migrants » : figées dans la mobilité

 

Olga Odgers-Ortiz

Professeure au Colegio de la Frontera Norte

odgers@colef.mx

 

Olga Lidia Olivas-Hernández

Chaire Conacyt au Colegio de la Frontera Norte

olivas@colef.mx

 

1. Le départ

 

Novembre 2018.

Une longue colonne de migrants provenant d’Amérique centrale arrive jusqu'à la frontière états-unienne après avoir parcouru le Mexique. On l’appelle « La Caravane ». Les images, sur lesquelles on voit des familles entières[1], souvent avec de très jeunes enfants, font le tour du monde.

L’impact médiatique est amplifié, d’une part, du fait que ces migrants affirment fuir la violence et envisagent de présenter leur demande d’asile aux États-Unis ; d’autre part, en raison de l’usage politique qu’en fait Donald Trump afin de dresser l’image d’une invasion imminente nécessitant la construction d’un mur frontalier[2].

La médiatisation de ce déplacement de personnes, en provenance majoritairement du Honduras, mais aussi du Guatemala et El Salvador, a eu un effet d’appel pour d’autres potentiels « caravaniers » tout au long du trajet San Pedro Sula (Honduras) - Tijuana (Mexique). Ainsi, aux 160 personnes au départ du Honduras le 12 octobre 2018, s'est joint plus d’un millier de personnes seulement deux jours plus tard ; elles seraient près de 3 000 au moment de leur entrée au Mexique et environ 6 000 seraient arrivées à Tijuana le 28 novembre[3].

Cette caravane n’était pourtant pas la première à traverser le Mexique. Depuis près d’une décennie, chaque année, le Mexique est parcouru par plusieurs caravanes.

L’origine des « caravanes » provient de la nécessité de sécurité : le Mexique constitue un territoire extrêmement dangereux pour les migrants, qui sont harcelés le long de la route autant par les criminels (trafiquants de drogue, kidnappeurs, trafiquants de personnes) que par les autorités mexicaines ; les migrants doivent souvent payer une rançon lors de leur entrée clandestine sur le territoire.[4]  Ils décident de voyager nombreux, afin de se protéger les uns les autres et limiter les risques. Les caravanes se distinguent de flux migratoires traditionnels dans la région du fait qu’elles visibilisent la violence exercée sur les migrants dans le territoire mexicain, qui devient ainsi une sorte de « frontière verticale ».[5]

Avant octobre 2018, les caravanes les plus connues étaient la Caravane des Mères des Migrants Disparus[6] et le Via Crucis du Migrant, ce dernier avec le soutien de la Pastorale de la Mobilité Humaine de l’église catholique[7]. Pourtant, aucune d’entre elles n’a jamais été le centre d’attention de la presse internationale.

Or, au-delà d’une couverture médiatique inédite, il y a eu en effet des traits nouveaux dans la caravane d’octobre-décembre 2018, sur lesquels il convient de s’attarder.

D’abord, il y a une présence de femmes (environ 23%[8]) et d’enfants très importante, ce qui confirme qu’il s’agit bien d’un déplacement provoqué par la violence, et non pas d’un flux de travailleurs migratoires.

Ensuite, la caravane ne se cache pas. En effet, il est moins dangereux de traverser le violent territoire mexicain sous les réflecteurs de la presse, que dans la clandestinité. Au contraire, en se présentant en tant que demandeurs d’asile, ils réclament la protection de l’État mexicain, qui de ce fait, ne peut échapper à ses responsabilités. Ainsi, ils ne cherchent pas à traverser la frontière Mexique-États-Unis subrepticement, mais aspirent à se présenter aux autorités migratoires du territoire états-unien, afin de déposer leur demande d’asile.

La caravane s’est formée dans un moment politique unique. D’une part, les migrants ont traversé le territoire mexicain lorsqu'Andrés Manuel López Obrador avait déjà remporté les élections, mais n’était pas encore investi président du Mexique. Ainsi, le président sortant n’était plus en mesure de prendre de dispositions à moyen ou long terme et le nouveau gouvernement devait se contenter d’annoncer ses intentions. Finalement, ces migrants ont fait la une de la presse internationale la veille des élections de mi-mandat aux États-Unis, qui ont eu lieu le 6 novembre 2018. Durant la campagne électorale, ils seront présentés par le parti républicain comme une menace et comme une invasion, nécessitant des mesures et moyens supplémentaires pour la contrer.

De la sorte, vers la fin novembre 2018, la Caravane est déjà un symbole largement instrumentalisé autant au nord qu’au sud de la frontière.

 

2. La « gestion transnationale des indésirables[9] »

 

Le 25 novembre 2018, quelques dizaines de migrants arrivés avec la caravane, alors installée provisoirement dans un camp de refugiés à Tijuana, font à nouveau la une de la presse [10]: sur les écrans on voit des migrants, dont plusieurs familles avec des très jeunes enfants, du côté mexicain de la frontière, refoulés par la police états-unienne sous une pluie de gaz lacrymogènes lancés par-dessus le mur.

Pourquoi ont-ils tenté la traversée en plein jour et au point le plus surveillé des 3 000 km de frontière ?

En accord avec le droit international, la législation états-unienne[11] soutient que les demandeurs d’asile doivent d’abord se rendre sur le territoire états-unien ou atteindre les ports d’entrée afin de se mettre en sécurité, pour ensuite pouvoir demander l’asile. De ce fait, ceux qui seraient entrés sans autorisation, ne devraient pas être expulsés avant que leur dossier ne soit évalué, ce qui pourrait prendre plusieurs mois, voire des années. Cependant, entre temps, les demandeurs d’asile pourraient ne plus être localisables par les autorités migratoires et de ce fait, rejoindraient les rangs des migrants sans-papiers. Afin d’empêcher que cette procédure ne devienne un subterfuge d’entrée pour des migrants qui ne nécessitent pas de refuge, depuis 2017 les autorités états-uniennes ont établi un système officieux pour ne recevoir que quelques dizaines de demandeurs d’asile par jour. Ce système cherche à garder un meilleur contrôle sur chaque demandeur d’asile : les migrants sont soit arrêtés et détenus, soit repérables d’une autre façon.

Ainsi, avec ce nouveau système, ceux qui souhaitent déposer leur demande d’asile doivent rester du côté mexicain de la frontière et gérer eux-mêmes une liste d’attente –que l’on appelle « le cahier »[12]- avant d’être reçus aux États-Unis et déposer leur dossier. La ville frontalière de Tijuana devient ainsi une sorte de salle d’attente où il faut patienter pendant une période indéterminée, estimée à plusieurs mois, voire plus d’une année.

Puisque le temps d’attente est incertain, les personnes inscrites dans « le cahier » sont contraintes de se rendre chaque matin au port d’entrée, en espérant d’être enfin appelées.

Dans ce scénario, les intégrants de la caravane n’avaient plus le choix que de s’inscrire dans « le cahier » et attendre leur tour dans des conditions extrêmement précaires : ils logeaient dans de campements de fortune ou dans des foyers appartenant aux églises évangéliques, leur statut migratoire au Mexique restait incertain et ils n’avaient donc pas d’accès légal à l’emploi.

Alors, le 25 novembre, ils ont essayé de faire avancer les procédures : s’ils parvenaient à rentrer sur le territoire états-unien, ils ne pourraient pas être expulsés. Ils ont choisi le lieu le plus visible puisque leur but n’était pas de traverser à l’insu des autorités, mais exactement le contraire : de se montrer visiblement en tant que demandeurs d’asile, déjà dans le territoire états-unien, donc en situation d’être arrêtés, mais pas d’être expulsés. Cependant, rares sont ceux qui ont réussi l’exploit sous la pluie de gaz lacrymogènes.

 

3. Projets contrariés, rêves brisés

 

Décembre 2018.

Une fois López Obrador investi président de la République, le gouvernement mexicain change de stratégie et décide d’octroyer des « visas humanitaires » à tous ceux qui souhaitent modifier leur projet migratoire et s’installer au Mexique.

Les visas humanitaires sont octroyés rapidement[13], autant à la frontière nord (notamment à Tijuana, où se trouvent la plupart de potentiels demandeurs de ce document), qu’à la frontière sud, car les flux en provenance de l’Amérique centrale continuent.[14]

La caravane commence à se disperser. Certains obtiennent leur visa humanitaire mexicain, un emploi et un logement précaire. D’autres auraient traversé clandestinement la frontière ou seraient retournés en Amérique centrale. Nombreux sont ceux encore inscrits dans « le cahier » et qui attendent leur tour pour déposer leur demande d’asile.

Donald Trump continue à utiliser l’image de la Caravane et insiste sur la nécessité d’un mur frontalier, ce qui mène à une longue période de fermeture du gouvernement, puis à la déclaration d’urgence nationale[15] dans le but de débloquer les moyens financiers dont il aurait besoin pour bâtir le mur. Simultanément, le gouvernement états-unien cherche un accord pour que le Mexique devienne en « pays tiers sûr ».[16] Le Mexique refuse, et pourtant, les autorités migratoires états-uniennes commencent à forcer les demandeurs d’asile ayant déposé leur dossier à attendre dans les villes mexicaines situées à la frontière.

En somme, la caravane est sans doute un cas paradigmatique de ce que Michel Agier –cité plus haut- a appelé la « gestion des indésirables », et c’est en même temps un clair exemple des processus transnationaux qui figent les migrants dans la mobilité (Odgers et Campos 2014)[17]. C’est-à-dire que les personnes quittent leurs lieux d’origine lorsque la situation devient insupportable, mais ne peuvent atteindre leur but par l’effet combiné de politiques migratoires de divers pays qui les refoulent, les confinent dans des campements, ou dans le meilleur de cas, leur octroient des permis de séjour restrictifs et temporaires.

Les participants de la caravane ont ainsi rejoint une vaste population « figée dans le mouvement » dans la ville frontalière de Tijuana, parmi laquelle il est possible de distinguer trois sous-groupes en fonction de leurs projets migratoires différenciés :

1) Projet migratoire tronqué : ce groupe comprend des personnes qui avaient déjà atteint le but de leur projet migratoire -les États-Unis- mais ont été expulsées et renvoyées au Mexique. Il s’agit principalement des migrants mexicains, mais on y retrouve aussi des personnes originaires d’Amérique centrale.

2) Projet migratoire en attente : il s'agit de migrants internationaux (principalement d'Amérique centrale et des Caraïbes) qui attendent à la frontière en raison de l’impossibilité de poursuivre leur voyage vers le nord, soit parce qu'ils attendent la réponse à la demande d'asile ou de refuge aux États-Unis (ils sont inscrits dans “le cahier”), ou parce qu’ils envisagent de traverser la frontière subrepticement. Même si certains d'entre eux ont entamé le processus de demande de visa humanitaire, d'asile ou de refuge au Mexique, leur projet migratoire est toujours d’atteindre les États-Unis.

3) Projet migratoire en transition : migrants internationaux (principalement d'Amérique centrale et des Caraïbes) qui demandent ou obtiennent un visa humanitaire, un asile ou un refuge au Mexique, même si l’installation à Tijuana n’a jamais été le but de leur voyage. Ils s’y installent parce qu’ils ne peuvent ni continuer ni rentrer dans leur pays d’origine. Ils réfléchissent, font le deuil d’un projet contrarié et se donnent le temps pour construire un nouveau projet.

Malgré des différences évidentes, ils partagent tous des conditions de vie extrêmement précaires, une détresse profonde, et le fait d’être refoulés par tous les États, depuis le Honduras jusqu’aux États-Unis. Ils deviennent ainsi un cas paradigmatique des populations migratoires du XXIème siècle, qui ne parviennent plus à trouver une place pour vivre dans ce monde.



[2] Saliba, Frédéric (2018). Une « caravane » de migrants honduriens s’invite dans la campagne américaine. Le Monde (https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/10/20/une-caravane-de-migrants-s-invite-dans-la-campagne-americaine_5372262_3222.html)

Breteau, Pierre (2019). « Mensongers ou détournés : les arguments de Donald Trump pour la construction d’un mur entre les Etats-Unis et le Mexique ». Le Monde (https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/01/10/mensongers-ou-detournes-les-arguments-de-donald-trump-pour-la-construction-d-un-mur-entre-les-etats-unis-et-le-mexique_5407412_4355770.html)

[3] El Colegio de la Frontera Norte. (2018). La caravana de migrantes centroamericanos en Tijuana 2018 diagnóstico y propuestas de acción (https://www.colef.mx/wp-content/uploads/2018/12/EL-COLEF-Reporte-CaravanaMigrante-_-Actualizado.pdf)

[4] París, D. (2017). Violencias y migraciones centroamericanas en México. Tijuana, Baja California: El Colegio de la Frontera Norte.

[5] Sur cette question il convient de consulter notamment les travaux de Laurent Faret, Argan Aragon et Maria Eugenia Anguiano.

Faret, Laurent (2018) « Enjeux migratoires et nouvelle géopolitique à l’interface Amérique latine-États-Unis », Hérodote, 4(171), 89-105

Aragón, Argan (2015) Migrations clandestines d’Amérique centrale vers les États-Unis, Paris : Presses de La Sorbonne Nouvelle, 265 p.

Anguiano, María Eugenia, y Daniel Villafuerte (2016) Migrantes en tránsito a Estados Unidos. Vulnerabilidad, retos y resilencia. México: Colef /Universidad de Ciencias y Artes de Chiapas/ Centro de Estudios Superiores de México y Centroamérica

[6] Caravana de Madres de Migrantes Desaparecidos: “Emeteria Martínez” (2013). Caravana Madres (https://caravanamadres.wordpress.com/)

[7]Rivera-Sánchez, L. (2015). Migrantes entre México y los Estados Unidos: la construcción de espacios públicos desde el campo religioso transnacional. Revista Enfoques, 5(7), 253 - 276 (http://www.revistaenfoques.cl/index.php/revista-uno/article/view/235)

[8] Reporte Colef. (Colef, 2019 : 3-4). El Colegio de la Frontera Norte. (2018). La caravana de migrantes centroamericanos en Tijuana 2018 diagnóstico y propuestas de acción (https://www.colef.mx/wp-content/uploads/2018/12/EL-COLEF-Reporte-CaravanaMigrante-_-Actualizado.pdf)

[9] Je reprends ici l’expression de Michel Agier, en insistant sur le caractère transnational du système des régulation de la mobilité des migrants non voulus. Agier, M. (2008). Gérer les Indésirables: Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire. Paris : Flammarion.

[10] Schwab, Nikki. (2018). US agents fire tear gas at migrants in start of border clashes with Mexico. New York Post, Web: https://nyp.st/2r4EqP1
AFP. (2018). Coup d'oeil sur cet article. Journal de Montréal, Web : https://www.journaldemontreal.com/2018/11/25/des-centaines-de-migrants-tentent-de-franchir-la-frontiere-americaine-a-tijuana

[11] Leutert, S., Ezzell, E., Arvey, S., Sanchez, G., & Kuhne, P. (2018). Asylum Processing and Waitlists at the U.S. - Mexico Border. Robert Strauss Center (https://www.strausscenter.org/images/MSI/AsylumReport_MSI.pdf?fbclid=IwAR1yufIbEGkFGpe-SiaGnVAD1dVXfb7EazsFRxJMXoGXUJMrK6Ct22Unw0c)

[12] Brayman, Lolita et Robert Langellier, « The Notebook : Asylum Seekers Improvise a New Border Bureaucracy » The Nation, 30 novembre 2018 (https://www.thenation.com/article/notebook-border-tijuana/)

[13] Redacción/Eje Central. (2019). Once mil migrantes obtienen visa humanitaria en México. Février 2019 (http://www.e-consulta.com/medios-externos/2019-02-05/once-mil-migrantes-obtienen-visa-humanitaria-en-mexico)

[14] La presse mexicaine annonce la formation d’une deuxième, puis troisième et quatrième caravane, mais aucune n’aura ni la taille, ni la médiatisation de celle d’octobre-novembre 2018.

[15] Paris, Gilles. (2019). Aux États-Unis, la bataille sur l’état d’urgence nationale a commencé. Le Monde (https://www.lemonde.fr/international/article/2019/02/16/aux-etats-unis-la-bataille-sur-l-etat-d-urgence-nationale-a-commence_5424254_3210.html)

[16] Love, Julia et Delphine Shrank, « U.S. set to send first group of asylum seekers back to Mexico », Reuters, 25 janvier 2019 (https://www.reuters.com/article/us-usa-immigration-mexico/u-s-set-to-send-first-group-of-asylum-seekers-back-to-mexico-idUSKCN1PJ2EB)

[17] Odgers-Ortiz, Olga et Amalia Campos-Delgado (2014) « Figés dans le mouvement : périodes et espaces d’attente des migrants mexicains expulsés des États-Unis », Revue Européenne des Migrations Internationales, 30(2), p. 113-135

 


© IHEAL-CREDA 2019 - Publié le 1er mars 2019 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n° 27, mars 2019.

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