Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

Une nouvelle centralité dans le 'Grand Paris'?

Cynthia Ghorra-Gobin

 

 

Une nouvelle centralité dans le 'Grand Paris' ?

 

 

Cynthia Ghorra-Gobin

géographe-urbaniste 

directrice de recherche émérite CREDA (CNRS-UMR 7227) 

 

 

Le Campus Condorcet fait l’objet d’une représentation paradoxale : certains le qualifient de ‘territoire insignifiant situé au-delà du périphérique’ alors que d’autres convoquent l’image du ‘Grand Paris’. Notre présence dans le 93 résulte-t-elle d’une décision politique qui exile la recherche en sciences humaines et sociales en dehors de la capitale nationale ? Ou participe-t-elle d’une vision politique ancrée sur l’avènement du ‘Grand Paris’, une entité territoriale qui englobe dans un nouvel ensemble la ville de Paris et ses territoires adjacents pour rivaliser avec d’autres métropoles mondiales ?

En réalité, la dimension spatiale et territoriale des mutations et changements auxquels nous sommes confrontés n’est pas d’abord nationale. Le campus Condorcet s’inscrit dans la mondialisation, la globalisation et la planétarisation.

 

La mondialisation et la reconfiguration spatiale de Paris

 

La mondialisation qui intensifie la circulation des flux, des biens, des services et des idées est liée à la révolution numérique. La globalisation, métamorphose du capitalisme et de sa financiarisation se fait par la circulation des capitaux. Elle renforce l’idéologie néolibérale qui favorise les actionnaires au détriment du reste des travailleurs. Quant à la planétarisation, elle évoque la prise de conscience de la fragilité de la vie de l’humanité sur la planète Terre, comme l’attestent les mobilisations actuelles un peu partout dans le Monde.

Aussi avec la mondialisation, la globalisation et la planétarisation, les villes se transforment pour s’inscrire dans un vaste réseau d’échanges avec d’autres villes et s’adapter au changement climatique. Elles se restructurent afin de renforcer leur attractivité et leur rayonnement au-delà des frontières nationales. Le passage de l’économie industrielle à l’économie de la connaissance, associée à l’économie des services reconfigure les villes pour englober les territoires adjacents. Et l’entité métropole se décline en Greater Sao Paulo, Greater New York, Greater Buenos Aires, Greater Minneapolis à l’image du Grand Paris ou du Grand Lyon. 

Paris intra-muros ne représente que 2,1 millions d’habitants alors que le Grand Paris1 en comprend 7 millions sur un territoire huit fois plus étendu (trois départements de la petite couronne et une partie de deux départements de la grande couronne, soit 131 communes).   Et encore, les mégacités - catégorie statistique des Nations unies dans laquelle figurent notamment Mexico et São Paulo- dépassent largement le seuil des 10 millions d’habitants.  

Le Campus Condorcet est localisé dans la commune d’Aubervilliers inscrite dans le  ‘Territoire 5’ du Grand Paris, également dénommé ‘Plaine Commune’ et administré politiquement par un Etablissement public territorial (EPT).  Dans le cadre des grands projets de la Capitale, le Territoire 5 est identifié comme celui de la Culture et de la Création.  La municipalité de St Denis limitrophe d’Aubervilliers accueillera le village olympique lors des Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024.  Le Campus est par ailleurs situé non loin de la  Gare St Denis Pleyel, une gare multimodale du Grand Paris Express (GPE), le métro automatique qui facilitera les déplacements au sein du Grand Paris grâce à la création de plusieurs lignes et de 68 gares.  Il participe ainsi activement des processus de recomposition territoriale en vue de l’avènement du Grand Paris.

 

La transition métropolitaine ou l’exigence de nouvelles normes

 

Pour répondre aux impératifs de cette transition métropolitaine2 les institutions se modernisent,  aussi bien au niveau du cadre bâti que des normes de fonctionnement.  La décision politique la plus emblématique, présidentielle, fut de moderniser le musée du Louvre avec sa pyramide de verre qui fait rayonner la capitale et ses collections au niveau international.  Son pouvoir symbolique se décline selon un nouveau model territorial incluant désormais le Louvre-Lens, le Louvre-Abu Dhabi et depuis cet automne le Louvre-Liévin.

Le Campus Condorcet relève lui aussi d’une décision politique prise au niveau de l’État. ll s’inscrit dans la continuité des Grands Travaux de la Vème République mais il reflète aussi l’impact d’une polarisation planétaire : rassembler les sciences humaines et sociales dans un campus répond aux exigences métropolitaines, à l’internationalisation des sciences et aux nouvelles exigences environnementales. Le Campus Condorcet accompagne la transformation  des parcours universitaires, recrutements, publications et évaluations des chercheurs, des enseignants-chercheurs et des étudiants. 

Localiser un campus universitaire en dehors de la ville historique ne va pas sans rappeler les expériences Outre-Atlantique.  Aux Etats-Unis des universités prestigieuses comme Stanford et l’Université de Californie, ne sont pas localisées à San Francisco mais à Palo Alto et Berkeley, deux municipalités du Greater San Francisco. La célèbre université de Harvard n’est pas à Boston mais à Cambridge.  Le modèle est assez semblable en Amérique latine où on peut citer l’exemple de l’USP dont le campus était à l’origine localisé en dehors de la ville de Sao Paulo mais qui depuis a été rattrapé par l’urbanisation galopante de l’Etat de Sao Paulo.

Pour répondre aux exigences environnementales, le Campus s’inscrit dans le plan de déplacements de Plaine-Commune qui accorde une grande importance aux pistes cyclables et qui a pris l’initiative du réaménagement des berges du canal St Denis (localisé à l’est du Campus) reliant Paris à St Denis pour accommoder des circulations mixtes douces (piétons, cyclistes).  Le Campus dispose de parkings à vélos pour répondre à ces modes de transports doux auxquels se réfèrent les personnes qui y  travaillent, étudiants, personnels administratifs, chercheurs et enseignants-chercheurs.

 

La fabrique d’une nouvelle centralité

 

Replacer notre expérience dans la perspective du Grand Paris incite à dépasser le sentiment de l’exil.  Le Campus participe de l’invention d’une  centralité reposant sur la recherche dans les sciences humaines et sociales et l’enseignement supérieur dont les modèles territoriaux ont considérablement changé pour être en phase avec la circulation de nouvelles normes internationales. A l’heure du bouleversement planétaire que représente la transition métropolitaine, il nous revient de partager le sentiment non pas d’avoir quitté Paris pour sa périphérie mais d’être acteurs d’un nouveau mode de vie urbain.  Pour reprendre les mots de la directrice de l’Iheal et du directeur du Creda dans l’Edito précédant le déménagement : « l’horizon du Grand Paris s’impose désormais à tous et nous avons ainsi la chance de participer à un changement historique »3.

 


 

Note : la Métropole du Grand Paris (MGP) est un Etablissement Public de Coopération intercommunale (EPCI) à statut particulier et fiscalité propre.  Elle ne doit pas être confondue avec la Société du Grand Paris (SGP), une entreprise publique chargée de la construction du métro automatique, le Grand Paris Express, un réseau métropolitain de transports comprenant 68 gares. 

 

1. Le Grand Paris est depuis 2016 un Etablissement Public de Coopération intercommunale.  Mais sa préfiguration et les débats politiques remontent à la décennie antérieure.  Voir l’ouvrage de Philippe Panerai, Paris métropole : Formes et échelles du Grand-Paris, Editions de la Villette, 2008.

2. L’expression ‘transition métropolitaine’ qui correspond à l’expérience des sociétés contemporaines est peu utilisée par les chercheurs en sciences sociales.  Elle figure toutefois dans le sous-titre d’un carnet de recherches https://skyscraper.hypotheses.org

3. Consulter l’édito de Capucine Boidin et Olivier Compagnon, « L’Iheal-Creda au campus Condorcet : agrandissons Paris », Juin 2019.

 


© IHEAL-CREDA 2019 - Publié le 31 octobre 2019 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n° 35, novembre 2019.

Pages

S'abonner à Edito