Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

On achève bien les universités

Juliette Dumont

 

 

On achève bien les universités

 

 

Juliette Dumont

Maîtresse de conférence en histoire à l'IHEAL

 

 

Un créationniste à la tête de la CAPES1 ;

Une présentatrice de télévision, proche des évangélistes, qui, récemment nommée à la tête de la Fondation Casa de Rui Barbosa (centre d’archives, de recherche, lieu culturel de la ville de Rio), démantèle l’équipe de chercheurs2  et annonce dans la foulée une série d’hommages à Ronald Reagan et Margaret Thatcher3  ;

Une liste qui circule à la Chambre des députés avec les noms des enseignants-chercheurs auxquels il faudrait retirer des financements parce qu’ils mènent des recherches sur la dictature militaire, le genre, les discriminations4 ;

Une ordonnance du Ministère de l’Éducation5 limitant le déplacement des enseignants-chercheurs à l’étranger pour participer à des événements scientifiques ;

Le gel de la moitié des crédits alloués à la recherche publique6 et de 30 % du budget de fonctionnement des universités fédérales7

 

Cette liste des attaques que subissent l’université et la recherche publiques au Brésil depuis l’entrée en fonction de Jair Bolsonaro comme président, le 1er janvier 2019, n’est en rien exhaustive. Elle ne reflète qu’une partie du répertoire d’action employé par un gouvernement dont l’idéologie entremêle lutte contre le « marxisme culturel8 », néo-libéralisme et autoritarisme. Plusieurs mesures (gel des postes, des bourses et des financements) sont prises en invoquant des « impératifs économiques et budgétaires » et vont dans le sens d’une privatisation que le ministre de l’économie, Paulo Guedes, fervent admirateur des Chicago Boys ayant conseillé Pinochet au Chili, appelle de ses vœux. Elles s’accompagnent d’un discours mettant en doute l’utilité des universités publiques, tant en termes de recherche (Jair Bolsonaro, en avril 2019, déclare ainsi qu’elles n’en font pas alors même qu’elles assurent 95 % des travaux scientifiques réalisés au Brésil), que de formation (lorsque le ministre de l’Éducation, Abraham Weintraub, annonce vouloir ne plus subventionner les départements de philosophie et de sociologie en mai 20199, c’est en invoquant l’absence de « retour sur investissement immédiat »).

 

On aurait tort de croire que cette offensive date de l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro10. Sous la présidence de Michel Temer (2016-2018), asphyxie budgétaire (notamment par le vote, en décembre 2016, d’un amendement constitutionnel plafonnant sur 20 ans les dépenses publiques) et intimidations politico-judiciaires au nom de la lutte contre la corruption avaient déjà amorcé le démantèlement de l’université et de la recherche comme services publics, ouverts à tous, au service de l’ensemble de la société. Ces deux années ont également vu la montée en puissance du mouvement réactionnaire « Escola sem partido » qui lutte contre « l’endoctrinement idéologique » au sein des institutions d’enseignement : plusieurs projets de loi s’en inspirant sont ainsi présentés devant le Parlement11 et ont préparé le terrain aux divers appels émanant de membres du parti de Bolsonaro ou de son gouvernement à dénoncer les enseignants exprimant des opinions « impropres » dans leur salle de cours12. L’ère Bolsonaro est celle d’une censure désormais décomplexée, qui vaut au Brésil d’entrer dans la liste des pays où la liberté de pensée dans les universités est menacée13.

 

Cette entreprise de démolition et de démoralisation continue et protéiforme ne vise donc pas seulement à livrer la recherche et l’enseignement supérieur aux intérêts privés ; elle est le reflet d’une idéologie pour laquelle la liberté (notamment celle de penser) et la culture constituent une menace. Elle est aussi la manifestation d’une tendance qui ne se limite pas au Brésil de Bolsonaro et dont Donald Trump est l’un des représentants les plus visibles : celle qui consiste à nier toute légitimité aux sciences et aux scientifiques. Le président brésilien n’a-t-il pas limogé en août dernier Ricardo Galvão, directeur de l’INPE (Institut National de Recherches Spatiales), après que celui-ci l’a contredit sur les chiffres de la déforestation en Amazonie ?

 

Face à ce constat, la question se pose de la résistance des chercheurs, enseignants-chercheurs, des étudiants, des personnels administratifs, de tous les précaires que fabriquent ces coupes budgétaires drastiques. Hormis les immenses manifestations du mois de mai  201914, la riposte ne semble pas à la hauteur des enjeux ; il y a certes des tribunes, des pétitions, des lettres ouvertes, des communiqués de diverses entités scientifiques, mais aucun mouvement d’ampleur. Est-ce à dire que les acteurs du monde académique brésilien sont résignés, voire s’accommodent (ce qui est le cas de certains) de cette politique destructrice ? Non. Mais ils sont désemparés face au peu d’écho que leur combat rencontre dans les médias de masse. Épuisés par la multitude des fronts (réforme des retraites ; démantèlement des politiques sociales, de la législation et des organismes publics de défense de l’environnement ; violences policières et militaires encouragées15 ; répression des mouvements sociaux…). Hébétés par la stratégie du « choc permanent » que les discours racistes, misogynes, homophobes, conspirationnistes et irrationnels (« la Terre est plate », « le nazisme est de gauche »…) entretiennent au quotidien. Découragés face à un gouvernement totalement hermétique à leurs revendications et avertissements.

 

La situation paroxystique que vit le monde académique brésilien n’est pas à considérer sous le prisme de l’étrangeté radicale. La France d’Emmanuel Macron n’est pas le Brésil de Jair Bolsonaro : employer le terme de « fascisme » pour tenter de définir le bolsonarisme est pertinent ; le faire pour le macronisme relève, au mieux, de la paresse intellectuelle. Néanmoins, et malgré les immenses différences entre ces deux pays et ces deux présidents, comment ne pas relever dans ce qui vient d’être décrit pour le Brésil un certain nombre de similitudes avec la situation française, notamment celle des universités et de la recherche ?

 

Au pays du Comité national de la résistance, les mécanismes de solidarité collective sont mis à mal par les réformes de l’assurance-chômage et des retraites ; au pays des droits de l’homme, la criminalisation des mouvements sociaux est une réalité ; et dans ce pays qui s’enorgueillit du rayonnement de ses productions intellectuelles et culturelles, le savoir devient une marchandise comme les autres et non plus un bien commun16 , l’université gratuite, émancipatrice, ouverte à tous, une anomalie. En France aussi, le découragement guette : depuis combien d’années les acteurs de l’université et de la recherche tirent-ils la sonnette d’alarme sans être entendus ? Comment faire face à la multitude des réformes qui se succèdent (de l’assurance-chômage, des retraites, de la fonction publique, de la recherche, du Baccalauréat, de l’entrée à l’université…) et qui touchent quasiment tous les secteurs de la société ? Comment, depuis la France, aider nos collègues brésilien.ne.ss à trouver la force de résister à la guerre culturelle et économique entreprise par Bolsonaro et ses soutiens, alors que nous sommes nous-mêmes épuisés par la difficulté croissante à faire correctement nos métiers ?

 

Le mouvement de contestation qui grandit dans les universités et laboratoires français, en s’inscrivant pleinement dans la mobilisation qui a débuté en décembre contre la réforme des retraites, nous propose aujourd’hui, à nous chercheurs, enseignants-chercheurs, personnels administratifs, titulaires et précaires, étudiant.e.s, de sortir de l’abattement et de la résignation : en réaffirmant haut et fort que l’université et la recherche ont un rôle à jouer dans la Cité ; en bâtissant, aux côtés des autres secteurs sociaux mobilisés, un autre modèle de société. C’est en empruntant ce chemin que nous pourrons soutenir celles et ceux qui, au Brésil mais pas seulement, ont besoin de notre appui pour continuer à conjuguer le verbe « esperançar ».

 


 

[1] Organisme public brésilien qui promeut le développement des troisièmes cycles d’enseignement supérieur ; gère près de la moitié des bourses ; évalue les formations de Master et de Doctorat et finance la coopération scientifique. À ce sujet voir Herton Escobar, « Brazil’s pick of a creationist to lead its higher education agency rattles scientists », Science [en ligne], 26/01/2020.

[2] Voir à ce sujet le communiqué de l’Association pour la Recherche sur le Brésil en Europe.

[3] Voir « Thatcher and Reagan week is latest skirmish in Bolsonaro's culture wars », The Guardian [en ligne], 26/01/2020.

[4] Voir à ce sujet le communiqué de l’ANPUH (Association Nationale d’Histoire) en date du 12/11/2019.

[5] Le texte peut être consulté sur le site du Ministère de l’Éducation.

[6] Voir notamment Claudio Angelo, « Brazil’s government freezes nearly half of its science spending », Nature [en ligne], 08/04/2019.

[7] Voir notamment « Brésil: des centaines d'établissements en grève face aux coupes budgétaires », RFI [en ligne], 16/05/2019.

[8] « Cette expression renvoie, pêle-mêle, au politiquement correct, au socialisme, au multiculturalisme, au féminisme, aux partisans de l’avortement et à la supposée théorie du genre. En résumé, tout ce qui semble menacer l’ordre social traditionnel et les valeurs chrétiennes, dont les milieux évangéliques souhaiteraient avoir le monopole. Cette « guerre culturelle » sert de ciment à la constellation des droites qui a porté Bolsonaro au pouvoir et Olavo de Carvalho, essayiste d’extrême-droite installé aux États-Unis, en est la figure tutélaire. » Silvia Capanema, Juliette Dumont et Anaïs Fléchet, « Au Brésil, la croisade de Bolsonaro et de ses soutiens contre la culture », Le Monde, 28/01/2020.

[9] À ce sujet voir la tribune collective « Au Brésil, les sciences sociales et les humanités ne sont pas un luxe » publiée par Le Monde le 07/05/2019 [ consultable en ligne].

[10] L’historien Rodrigo Patto Sá Motta, revenant sur la crise de 2016 autour de la destitution de Dilma Rousseff, montre que les dynamiques à l’œuvre doivent être appréhendées sur le temps long : Rodrigo Patto Sá Motta, « 1964/2016 : le Brésil au bord de l’abîme, de nouveau ? », Brésil(s) [En ligne], 1 | 2018.

[11] Voir à ce sujet Luis Felipe Miguel, « Une criminalisation de l’éducation au Brésil ? », Brésil(s) [En ligne], 1 | 2018.

[12] Voir Claire Gatinois, « Au Brésil, Jair Bolsonaro lance la guerre de l’école », Le Monde, 19/11/2018 [consultable en ligne].

[13] Selon le rapport Free to Think 2019 produit dans le cadre du projet Academic Freedom Monitoring (Suivi de la liberté académique) de l’organisation Scholars at Risk (SAR) à New York. Sur ce rapport, voir Luiza Caires, « La liberté de pensée est menacée dans les universités brésiliennes. Commentaires sur le rapport international Free to Think 2019 », publié par Autres Brésils le 9 décembre 2019.

[14] Voir notamment « Manifestations nationales au Brésil contre les coupes budgétaires dans l’éducation », Le Monde [en ligne], 15/05/2019.

[15] Au Brésil, la police militaire effectue l’essentiel des missions de maintien de l’ordre. Bolsonaro souhaite une loi promettant l’impunité aux policiers et aux soldats engagés dans des opérations de maintien de l’ordre.

[16] Voir le dossier « La recherche est un bien commun » publié par La vie des idées [en ligne], janvier 2020.

 


© IHEAL-CREDA 2019 - Publié le 7 janvier 2020 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n° 38, février 2020.

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