Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

La Bolivie à l’heure du choix

Hugo José Suárez

 

La Bolivie à l’heure du choix

 

Hugo José Suárez

IIS-UNAM

IHEAL – Université Sorbonne Nouvelle

 

La politique dans les urnes

Le 20 octobre prochain, les Boliviens retourneront aux urnes pour une nouvelle élection présidentielle qui désignera le gouvernement pour la période 2020-2025. Depuis 2005, date de sa victoire décisive avec 53.5%, Evo Morales est au pouvoir. Depuis lors, les Boliviens se sont rendus aux urnes pas moins de six fois, pour quatre élections présidentielles et deux référendums.

Dès 2000, la multiplication des luttes sociales contre le néolibéralisme puis la décadence du dernier mandat de Gonzalo Sánchez de Lozada entamé en 2002 et qui devait s’achever en 2007 expliquent la victoire inattendue de Morales. En octobre 2003, une crise majeure éclate et oblige le président de droite à fuir en hélicoptère en raison d’importantes mobilisations en réaction à une série de mesures impopulaires et à la répression qui s’en suit. Vient ensuite une période d’instabilité qui débouche sur une transition politique et  place en tête le Movimiento al Socialismo (MAS),  parti d’Evo Morales.  

Les premières années du MAS sont les plus difficiles, les forces sociales doivent se remettre en place et la nouvelle redistribution des cartes est incertaine, de leur côté, les élites se retranchent dans leurs territoires les mieux contrôlés. Commence alors une bataille qui ne dure pas moins de trois ans mais à l’issue de laquelle, l’hégémonie du président s’impose dans tous les domaines.

En effet, il convoque des élections en juillet 2006 dans le but de former une assemblée constituante dont la mission est de rédiger la nouvelle Constitution Politique de l’État (le MAS y est représenté à 50.7%). Les disputes qui éclatent à l’assemblée sont résolues par le référendum du 25 janvier 2009 destiné à approuver la nouvelle constitution. 61.4% de la population approuve et la nouvelle Grande Charte est promue deux semaines plus tard, ce qui mène à de nouvelles élections générales le 6 décembre de la même année. La seconde victoire de Morales est encore plus marquée que la première avec 63,9% de soutien populaire. La deuxième force politique ne parvenant à atteindre que 26,6% des voix.

Dès 2009, il y a une nouvelle donne dans le pays. L’hégémonie de Morales est inégalable, ce qui oblige les autres acteurs à se plier aux règles du jeu. Une fois l’orage passé, il aborde la gestion publique à proprement parler en gardant la main sur la scène politique nationale. Lorsqu’arrivent les élections de 2014, Morales jouit encore d’un large soutien populaire qui se traduit par 61% de votes en sa faveur, suivis de 24,5% de suffrages en faveur de l’Alliance Unité Démocrate, le parti de l’entrepreneur Samuel Doria Medina.

Mais les choses commencent à se compliquer pour le président. La Constitution approuvée quelques années auparavant empêche une seconde réélection, ce qui va à l’encontre des ambitions d’Evo Morales. Le 21 février 2016, il convoque un référendum dans le but de modifier l’article 168 et de permettre ainsi l’éventualité d’un troisième mandat. Suite à une série d’excès de la part de tous les acteurs, le résultat serré est, à 51,3%, en faveur du « non », contre 48,7% pour le « oui », ce qui ne permet plus à Morales de rester au pouvoir. Néanmoins, l’année suivante, le gouvernement fait appel auprès du Tribunal Constitutionnel de l’État Plurinational afin que l’article 168, pourtant approuvé quelques années auparavant, soit déclaré inconstitutionnel en vertu de son caractère discriminatoire et de la violation du Droit Humain à être candidat. L’organe juridique, contrôlé par le gouvernement, accède à la pétition et autorise une nouvelle réélection qui aura lieu en octobre suivant.

Au-delà des prévisions électorales et des tours de passe-passe propres au monde de la politique, dans quelle situation se trouve actuellement le pays ? Quel est le bilan de ces treize années de gouvernement du MAS ? La devise officielle de cette période est le « processus de changement », mais qu’est-ce qui a vraiment changé au juste ? Quelles sont les choses qui perdurent ? Est-il vrai que tout change pour que rien ne change ?

 

Le changement

Différents ouvrages de littérature politique sur la Bolivie s’accordent globalement sur le fait que le pays a connu une mutation qualifiée par certains comme une « transition vers une nouvelle forme d’État », par d’autres comme une « crise d’État ». Mais pour prendre la mesure du changement, il convient de distinguer quatre facteurs.

Le premier est celui de la rotation des élites administratives. L’inertie coloniale est bousculée et ce n’est plus à l’élite blanche que revient la mission de diriger le pays. Plusieurs études montrent que le président en personne, les ministres, les députés et les sénateurs sont issus du syndicalisme et non plus de l’université ou des grandes familles de patrons. On remarque également l’émergence d’une bureaucratie issue de milieux sociaux modestes.

Le second facteur est celui de l’économie. L’inertie néolibérale qui supposait une auto-régulation du marché avec peu d’intervention de l’État est délaissée alors que les nationalisations et le contrôle de la vitalité économique sont encouragés. De plus, la population bénéficie d’injections directes de capitaux sous forme de bons, augmentation notoire du salaire minimum et avantages ponctuels tels que des primes de fin d’année doublées pour les travailleurs, ce qui a pour effet de développer une classe moyenne stable et de réduire les inégalités, ainsi que le pourcentage de population en situation d’extrême pauvreté. Enfin, on remarque également l’émergence de nouveaux capitaux populaires dans certains secteurs tels que le commerce.

Le troisième facteur est celui de l’émergence d’une classe moyenne. La nouvelle politique économique a créé une classe moyenne, majoritairement jeune et urbaine, dont le mode de consommation est en phase avec les standards latino-américains : prolifération de centres commerciaux et supermarchés. Cette jeunesse est moins idéologisée, plus pragmatique et compétitive, à l’aise avec la technologie, elle aspire à une ascension sociale grâce aux prêts bancaires et à l’éducation.  

La quatrième et dernière dimension est celle de la « décolonisation » qui se manifeste de deux manières. D’un côté, comme certains auteurs l’ont appelée : la tentative de générer un « nouvel imaginaire d’État » dans lequel l’autochtone est au centre et la figure du président héritier des leaders autochtones qui se sont soulevés, puissante. De l’autre côté, un changement symbolique d’appartenance à une collectivité de semblables, une relation à l’autre différente, en particulier dans les secteurs populaires par rapport aux élites traditionnelles, ce qui se répercute, par exemple, par la modification des conditions du travail domestique. Le travail dans les entreprises semble plus équitable, tout comme les responsabilités publiques.

Mais tout n’a pas changé.

 

La continuité

Malgré une rhétorique qui s’efforce de démontrer un véritable « processus de changement » -souvenons-nous que même les forces armées boliviennes d’aujourd’hui répètent la devise « la patrie ou la mort » de la Révolution Cubaine-, la vague de transformation n’atteint pas tout le monde.

Comme cela a souvent été dit, le modèle de développement repose encore sur l’extractivisme et, de ce fait, sur le recours aux ressources naturelles tant que la nature le permettra. Compte tenu que ces ressources sont relativement contrôlées, c’est-à-dire cooptées par la structure bureaucratique d’État ou bien cédées à n’importe quel prix aux principaux mouvements sociaux, il n’est pas très difficile pour le gouvernement de poursuivre son projet.

Ainsi, la construction de routes et barrages hydrauliques, la déforestation, la pollution des eaux, et même des projets d’énergie nucléaire sont une réalité quotidienne. Dans une certaine mesure, l’idéologie du progrès a peu changé au cours des dernières décennies. D’ailleurs, pour mesurer le développement, on continue d’accorder une importance prépondérante aux résultats économiques tels que la croissance du PIB, quant au gouvernement, il est constamment félicité par les organisations financières mondiales (telles que le Fonds monétaire international) lorsqu’il s’agit de la gestion de l’économie.

Dans le même ordre d’idées, les secteurs des entreprises et de la banque qui administrent l’argent national n’ont pas changé, ce sont les mêmes familles qui contrôlent la banque. Leurs gains sont même aujourd’hui supérieurs à ce qu’ils étaient pendant les meilleures périodes du néolibéralisme : les entreprises de bâtiment et de travaux publics viennent de vivre leurs meilleures années. Il faut dire que la ville de ciment et les autoroutes qui firent la fierté de la dictature d’ Hugo Bánzer (1971-1978) trouvent leur continuité dans le projet urbanistique d’Evo Morales avec ses nouveaux immeubles, buildings et téléfériques. Marshal Berman pensait que Brasilia semblait être la concrétisation d’un régime autoritaire  alors que, paradoxalement, elle a été dessinée par Oscar Niemeyer, un architecte communiste. On observe la même chose en Bolivie : le gouvernement se dit socialiste mais confie son projet urbain aux constructeurs banzéristes.

 

Changer pour conserver

La sociologie a démontré à de multiples occasions que souvent, même lorsque l’apparence d’un système donné change, la structure de base reste intacte. En Bolivie, ce phénomène peut être observé dans de nombreux domaines.

En politique, le principe de la gouvernabilité a été modifié mais il reste attaché à l’idée de subordination. Alors qu’à l’ère libérale on avait recours au « pacte démocratique » qui consiste à redistribuer les bénéfices de l’État à ceux qui participent à ce pacte, sous réserve qu’ils ne perturbent pas l’administration, on constate maintenant l’existence d’un régime de démocratie contrôlée depuis le parti, parti qui englobe tous les acteurs dans la mesure où il rend chacun bénéficiaire des retombées de l’administration bureaucratique et oblige les fonctionnaires à participer aux événements et campagnes politiques, sous la menace de perdre leur emploi en cas de refus.

Ainsi, ceux qui font partie du gouvernement et donc contrôlent l’État prennent les décisions en bloc, sans prendre l’avis de personne. Si autrefois le Parlement était par excellence le lieu à huis clos où se scellaient les pactes arrangés par l’élite, il n’est aujourd’hui qu’une instance exécutive des politiques dictées par le président qui se contente de consulter son syndicat, ses ministres et quelques proches. La devise « commander en obéissant au peuple » inspirée par le zapatisme et évoquée par le gouvernement à ses débuts (jusqu’au référendum dont le résultat indiscutable a été inversé par la force) semble s’être évaporée. En termes plus abstraits, comme le disait Touraine y voyant un danger pour l’Amérique latine : la société s’est soumise à l’État et l’État au parti.

Ceci a eu pour effet de détruire toute velléité de dissidence et permis à l’appareil d’État de faire usage de tous les instruments dont il dispose pour soumettre et anéantir ceux qui pensent différemment, éliminer toute possibilité de diversité idéologique ou pluralité politique.

Parallèlement, le fonctionnement des formes d’État centralisées et autoritaires qui concentrent le pouvoir ont changé de nom, mais elles restent semblables et leurs structures se sont même renforcées. Ainsi, plutôt que de construire des mécanismes de participation politique et de prises de décisions à partir de la communauté, ce qui s’est renforcé, c’est le leadership, le chef, le président. La figure d’Evo Morales est un des piliers du modèle politique, elle a anéanti toute possibilité de gestion collective du pouvoir. Elle a foulé aux pieds la tradition libertaire bolivienne basée sur le groupe et la communauté comme le noyau rotatif et démocratique à partir duquel on pense et gère le bien commun.

En résumé, en octobre prochain, la Bolivie sera confrontée aux élections les plus polarisées de la dernière décennie avec deux options prépondérantes et qui ont toutes les chances de l’emporter. D’un côté le MAS d’Evo Morales, de l’autre, la Comunidad Ciudadana (Communauté citoyenne) de Carlos Mesa. Aucune alternative n’offre de changement radical ou de continuité totale. Quel que soit le résultat, celui qui présidera devra gouverner un pays traversé de tensions et contradictions tant créatives que destructrices dans les domaines économique, social et politique. Après une décennie façonnée par un parti unique, l’héritier devra composer avec lo bueno, lo malo y lo feo.

 


© IHEAL-CREDA 2019 - Publié le 28 mai 2019 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n° 30, juin 2019.

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