Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine
Centre de recherche et de documentation sur les Amériques

Edito

Perspectives économiques 2019-2020 en Amérique latine : sur fond de croissance médiocre, des incertitudes persistantes

Carlos Quenan

Le 28 mars 2019

 

Perspectives économiques 2019-2020 en Amérique latine :

sur fond de croissance médiocre, des incertitudes persistantes

 

Les économies de la région latino-américaine et des Caraïbes marquent le pas. Après la phase d’expansion soutenue qui a démarré en 2003 et pris fin en 2013 (croissance de 4% en moyenne pendant cette période), une décennie de prospérité[1] associée dans une large mesure à un environnement international favorable grâce surtout au « super-cycle » de hausse des prix des matières premières exportées par la région et malgré les effets négatifs de la crise économique et financière globale ouverte en 2008-2009, depuis 2014 se sont écoulées trois ans de croissance très faible (légèrement supérieure à 1% en 2014, 2017 et 2018) et deux ans de récession (-0,2% et -1% en 2015 et 2016 respectivement). Dès lors, on constate une stagnation du PIB et une légère diminution du PIB par habitant entre 2014 et 2018. Cette « demie décennie perdue » s'est traduite par une dégradation des indications sociaux impliquant un recul par rapport aux progrès constatés sur ce plan pendant la décennie 2003-2013.

Alors que l’impératif d’avancer vers une croissance plus dynamique, inclusive et durable grâce à une plus grande diversification productive et à une moindre vulnérabilité à l'égard des oscillations des cycles commerciaux et financiers internationaux est plus que jamais d’actualité, il est difficile d’être optimiste à court et moyen terme.

 

Une diversité de trajectoires économiques nationales

Il n’en demeure pas moins que la région continue à se caractériser par une grande diversité de trajectoires nationales. Dans un cadre de ralentissement généralisé, au cours des dernières années l’activité économique a été en recul en  Amérique du Sud, affectée par la fin de la phase des prix élevés des matières premières et les situations récessives qui ont prévalu notamment au Brésil et en Argentine. La sous-région centre-américaine, dont la croissance, plutôt liée au dynamisme de l’économie des États-Unis, a connu une progression de l’activité modérément positive, tandis que le Mexique est resté pratiquement sur le même rythme de progression du PIB pendant les dernières années, soit un taux légèrement supérieur à 2%.

En fait, sur le plan des performances nationales, on constate qu’un groupe d’économies, pour l’essentiel de taille moyenne, comme le Chili, le Pérou ou la Colombie, affichent  des taux de progression de l’activité plutôt honorables –entre 2% et 4%- avec une situation macroéconomique assez maîtrisée alors que les champions de la croissance sont quelques petits pays se caractérisant par un dynamisme soutenu –accroissement du PIB de 4% ou plus- tant en 2018 que dans les années précédentes : Panama en Amérique centrale, la République Dominicaine dans la Caraïbe, la Bolivie et le Paraguay en Amérique du Sud…

A l’extrême opposé, trois économies, qui ont expérimenté de graves récessions en 2018, sont très fragilisées. D’une part, deux pays qui connaissent des tensions et des conflits internes et une forte polarisation politique : le Nicaragua (recul du PIB de plus de 4%) et le Venezuela qui, enfoncé dans la crise depuis plusieurs années, est aux prises avec une envolée de l’hyperinflation et une dépression de l’activité de -15% selon les estimations préliminaires de la CEPAL.[2]

D’autre part, l’Argentine, affectée par le brusque revirement des mouvements internationaux des capitaux, a subi en 2018 une crise de change (le peso a perdu la moitié de sa valeur par rapport au dollar entre le début et la fin de l’année). Ceci, avec la sortie des capitaux et la perte de réserves de change, a contraint les autorités à signer un accord avec le Fonds Monétaire International qui a consenti un prêt de 57 milliards de dollars sur trois ans. Les versements déjà effectués et ceux qui sont prévus pour 2019 devraient permettre de couvrir le besoin de financement extérieur de l’économie argentine pour l’année en cours. La contrepartie en a été le basculement de l’économie dans la récession (chute du PIB d’environ 2,5% en 2018) du fait des mesures d’austérité mise en place par le gouvernement pour atteindre un déficit budgétaire primaire zéro en 2019 et des taux d’intérêt internes très élevés pour soutenir le peso qui pèsent négativement sur l’activité et qui convergent avec l’amputation du pouvoir d’achat des salariés résultant de l’exacerbation de l’inflation (47,6% en 2018) accentuée par la dépréciation de la monnaie nationale.

 

Perspectives défavorables : environnement international dégradé et incertitude élevée

L’environnement international continuera à être défavorable pour l’Amérique latine car les sources d’inquiétude menaçant l’économie mondiale s’accumulent : depuis le début de l’année on assiste à un ralentissement généralisé de l’économie mondiale, une persistance de l’atonie du commerce international et de l’inquiétude résultant des tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, des symptômes d’essoufflement de l’activité en Chine, des doutes sur les perspectives de l’économie américaine, un sensible affaiblissement de la dynamique économique de la zone euro, qui est en outre aux prises avec une accentuation des risques politiques (Brexit, incertitudes associées aux élections européennes…) et qui est à la base d’un report de la hausse des taux d’intérêt et du resserrement monétaire que l’on envisageait il y a quelques mois…

La morosité de la croissance latino-américaine qui en découlera risque d’être accentuée par l’incertitude résultant de la poursuite du cycle électoral régional qui a commencé fin 2017 avec les consultations qui ont eues lieu au Honduras, au Chili et qui a eu son moment fort en 2018 avec les scrutins effectués dans les deux pays les plus grands de la région, le Brésil et le Mexique. En 2019 six pays connaitront des élections législatives et présidentielles. Trois élections auront lieu en Amérique centrale, au Salvador, à Panama et au Guatemala et trois en Amérique du Sud, en Bolivie, en Uruguay et en Argentine.

Bien évidemment, compte tenu de sa taille, ce sont les élections qui se tiendront dans ce dernier pays en octobre 2019 qui auront les répercussions les plus importantes sur le plan  régional. Le président Mauricio Macri devrait briguer un nouveau mandat présidentiel à la tête de la coalition de centre droit Cambiemos qui gouverne le pays depuis fin 2015. Mais sa cote a enregistré une forte chute à cause de la dégradation des indicateurs économiques et sociaux consécutive à la récession et à l’accélération de l’inflation. Pour atteindre la victoire le gouvernement mise sur une reprise de l’activité qui soit perceptible à partir du deuxième trimestre 2019 –ce qui semble peu probable- et sur la division de l’opposition  péroniste. Celle-ci est constituée, d’une part, par le secteur kirchnériste dont le leader est l’ancienne présidente Cristina Fernandez de Kirchner, qui a vu augmenter son intention de vote progressivement ces dernier mois mais et qui, accusée de corruption et menacée par plusieurs procès judiciaires, n’a pas encore annoncé sa décision de se porter candidate. D’autre part, le secteur plus modéré du péronisme a du mal à faire apparaître un candidat ayant la possibilité de passer au deuxième tour de l’élection présidentielle, même si au cours des dernières semaines semble émerger la candidature de l’ancien ministre de l’économie des premières années (2003-2005) du gouvernement de Nestor Kirchner, Roberto Lavagna. Mauricio Macri et Cristina Kirchner apparaissent comme les principaux candidats potentiels car ils ont un noyau dur d’environ un tiers de l’électorat chacun mais avec des taux de rejet extrêmement élevé. Au demeurant, l’incertitude risque d’accentuer l’attentisme caractérisant les années électorales et de rendre plus difficile la sortie de la récession.

Or la performance de l’ensemble de la région en 2019-2020 va être surtout influencée par le comportement des économies du Brésil et du Mexique. Les deux pays les plus grands de la région ont connu des résultats électoraux qui reflètent un rejet des élites politiques mais ont débouché sur des configurations économiques et politiques assez contrastées.

Dans le cas du Brésil, qui est sorti laborieusement de la récession de 2015-2016 (recul du PIB d’environ 3,5% dans chacune de ces années) avec une reprise plutôt poussive en 2017 et 2018, la victoire électorale du candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro ouvre une période de ruptures dans de nombreux domaines. Le virage vers un libéralisme extrême sur le plan économique, qui devrait se traduire notamment par un vaste programme de privatisations, suscite l’enthousiasme des marchés et des milieux d’affaires. Mais il n’est pas sûr que cela suffise pour relancer l’investissement et renforcer la croissance. Les mesures d’austérité salariale et budgétaire pourraient affecter négativement la dynamique domestique qui est cruciale au Brésil. La cohérence de la stratégie en matière de politique économique et de réformes structurelles (dont un test important est constitué par l’ampleur et le timing de la réforme du régime de retraites qui est très impopulaire) n’est pas acquise alors que l’absence de majorité du parti de J. Bolsonaro dans un parlement très fragmenté et le rapide recul dans les sondages du Président laissent planer le doute sur sa capacité à gouverner efficacement.    

Dans le cas du Mexique le nouveau président Andrés Manuel López Obrador qui, dans les élections qui ont eu lieu en 2018, a obtenu une victoire très large (53% des suffrages) et la majorité dans les deux chambres, doit répondre à des attentes élevées sur le plan social. Il cherche à s’attaquer aux graves problèmes structurels (pauvreté, corruption et insécurité) caractérisant ce pays à partir d’une approche de centre-gauche qui  a généré des inquiétudes dans les milieux d’affaires. Certes, l’accord commercial conclu fin 2018 entre le Mexique et les États-Unis a réduit les sources d’incertitude mais les inquiétudes des marchés et des investisseurs se sont ravivées avec l’annulation du chantier de construction d’un nouvel aéroport proche de Mexico à la suite d’un référendum promu par López Obrador qui a suscité de nombreuses controverses. Quoi qu’il en soit, le Mexique devrait connaître une croissance « traditionnelle » autour de 2% si l’économie américaine ne subit pas un ralentissement excessif. Mais, au-delà de la conjoncture, un enjeu clé dans l’avenir proche est celui des échanges, des discussions -notamment lors du Forum National qui a été clôturé le 17 mars 2019- et des décisions autour de l’élaboration du Plan National de Développement 2019-2024 qui doit préciser les grandes orientations en matière de politique économique et de politique générale. Il s’agit là de l’explicitation des objectifs, des secteurs prioritaires et des instruments visant à dépasser les limites d’une dynamique trop axée sur les « maquiladoras » pour avancer vers la montée en gamme de l’appareil productif mexicain, promouvoir l’innovation et la hausse de la productivité tout en soutenant une demande domestique dont le dynamisme laisse toujours à désirer.

 

Carlos Quenan, Professeur d’économie à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine - Université Sorbonne Nouvelle et Vice–président de l’Institut des Amériques



[1] Pour une présentation détaillée d’un bilan de cette décennie voir Carlos Quenan et Sébastien Velut, Les enjeux du développement en Amérique latine. Dynamiques socio-économiques et politiques publiques, Deuxième édition revue et augmentée, Paris, Coll. A Savoir, AFD/IdA, 2014.

[2] CEPAL, Balance Preliminar de las economias de América Latina, Santiago du Chili, décembre 2018.

 


© IHEAL-CREDA 2019 - Publié le 28 mars 2019 - La Lettre de l'IHEAL-CREDA n° 28, avril 2019.

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